Rendez-vous honoré

Samedi 23 juillet 2011, au plein cœur de l’après-midi. Il reste vingt-quatre heures au 98e Tour de France pour se conclure et pour se trouver un vainqueur. Mais en vérité, la course est en train de se dénouer, à cet instant. Il n’est pas tout à fait dix-sept heures, et sur la route qui le conduit à Grenoble, Cadel Evans est virtuellement maillot Jaune. Il lui reste une dizaine de kilomètres à parcourir, et l’impression qu’il donne est de parfaitement maîtriser son sujet. Ses descentes sont limpides, ses trajectoires excellentes, son effort redoutablement efficace. Puissant, concentré, il ne se désunit jamais et accomplit l’un des plus beaux contre-la-montre de sa carrière. Il se murmure à Grenoble que cet ancien expert du vélo tout terrain honore aujourd’hui, très élégamment, le rendez-vous qu’il a manqué deux fois auparavant, en 2007 et en 2008.

Derrière lui, Fränk Schleck fait sa course, sans le moindre espoir d’influencer le dénouement final. Il attire peu l’attention des observateurs et des caméras. Il sera sur le podium parisien, mais pas sur la première marche.

Encore derrière, parti en dernier, Andy Schleck en est aux deux tiers de ce parcours de 42,5 kilomètres.


Au poste de chronométrage installé à Saint-Martin-d’Uriage, sur la portion qui le ramène à Grenoble, et sur le point culminant du tracé (593 m), le Luxembourgeois passe avec un temps supérieur de 1’41’’ à celui d’Evans. Son avance au classement général est donc dissoute. Il a déjà rendu 36’’ à l’Australien sur les quinze premiers kilomètres, de Grenoble à Vizille, beaucoup trop compte tenu des seules 57’’ qu’il a de marge au classement général. Les douze kilomètres suivants, entre Vizille et Saint-Martin-d’Uriage, lui ont donc fait perdre 1’05’’ de plus. C’est-à-dire que la partie de l’épreuve qui était supposée l’avantager, par son profil cabossé, l’a au contraire englouti. Si la côte de Brié-et-Angonnes (km 9) ni celle de Saint-Martin-d’Uriage (km 27,5) ne lui ont permis de contenir le retour de son adversaire, ce n’est pas la descente sur Grenoble, trop technique, qui inversera la tendance. Ni les derniers kilomètres, parfaitement appropriés à la puissance d’Evans. Le Tour lui échappe résolument.


Et en effet, dans les virages et les descentes qui font le bonheur d’Evans jusqu’à Grenoble, puis sur le final qui scelle son échec, Schleck débourse encore 50’’ supplémentaires. A l’arrivée, il est 17e de ce contre-la-montre dont il ne sort pourtant pas déshonoré. Après tout, seulement quatorze coureurs font moins bien qu’Evans et mieux que lui. Son temps est très convenable en vérité, mais pas tout à fait à la hauteur de l’enjeu. Il a passé 58’11’’ sur le vélo, soit 2’31’’ de plus qu’Evans.

Confiant et transcendé, arrivé sur la ligne avec la certitude d’avoir tiré le Tour à lui, l’Australien a roulé pour sa part à 45,8 km/h de moyenne, soit deux kilomètres par heure de plus que le Luxembourgeois. Evans a idéalement exploité l’exercice, au point qu’il a failli contester le gain de l’étape au surpuissant Allemand Tony Martin (HTC-Highroad). Déjà vainqueur du chrono jumeau proposé par le Critérium du Dauphiné, meilleur spécialiste mondial du moment étant donné que son seul rival fiable, Fabian Cancellara, est très en-dessous de son meilleur niveau (il se classe d’ailleurs 8e de l’étape, à 1’42’’), Tony Martin ne bat Evans, en effet, que de sept misérables secondes. Le nouveau maillot jaune est même le seul à avoir été plus vite que l’Allemand entre Vizille et l’arrivée : c’est sur les quinze premiers kilomètres qu’il a manqué la victoire d’étape. Il a d’ailleurs battu son propre temps du Dauphiné de 1’07’’ (Tony Martin a fait 6’’ moins bien que le 8 juin). Un an plus tôt, blessé et démotivé, il terminait 166e sur 170 du contre-la-montre Bordeaux-Pauillac (52 km) à 10’57’’ de Cancellara…


L’affaire est donc entendue : Andy Schleck n’a pris le maillot jaune à Voeckler que pour le rendre aussitôt à Evans. Le contre-la-montre n’a guère laissé de place au suspense, les lacunes du jeune Luxembourgeois ont trop vite démontré son infériorité sur le vétéran australien. Deux minutes d’avance supplémentaires au classement général, en prévision de ce contre-la-montre, lui auraient permis de remporter le Tour 2011, mais son frère et lui ont trop tardé à proclamer le sacrifice de l’aîné, et se sont de surcroît laissé endormir par Contador. Or l’Ibère n’était pas leur vrai rival. Pour la première fois depuis 2007, Contador échoue dans un Grand Tour[1]. Mais il récupère la cinquième place du classement général grâce à un très bon contre-la-montre (3e à 1’06’’) et se rapproche même tout près de Voeckler. Samuel Sanchez l’imite en gagnant une place aussi (excellent 7e de l’étape, à 1’37’’, il améliore son temps du Dauphiné de 1’44’’), si bien que Cunego en perd deux. Enfin, Pierre Rolland doit sortir des dix premiers du classement général, et cède sa place à Jean-Christophe Péraud (6e de l’étape) mais se console largement en préservant son maillot blanc de meilleur jeune malgré la menace que représentait l’Estonien Taaramaë (10e de l’étape, à 2’03’’).

Le classement général se stabilise de telle sorte qu’un tiers des quinze premiers coureurs est français (Voeckler, Péraud, Rolland, Coppel, Jeannesson), une rareté pour l’histoire très récente du Tour[2].

 

Il faut remonter aux 45,5 km du Lac de Vassivière en 1990 pour voir le vainqueur du Tour ne prendre le maillot jaune que la veille de l’arrivée sur les Champs : Greg LeMond avait eu besoin des trois semaines de course pour reprendre à Claudio Chiappucci les dix minutes d’avance qu’il s’était appropriées dès la première étape. Chiappucci était celui des quatre échappés du Futuroscope qui avait résisté le plus longtemps au retour des favoris, que l’on avait cru inexorable et qui s’était finalement fait sur le fil. Frans Maassen, Ronan Pensec et Steve Bauer avant lui avaient cédé, mais Chiappucci était encore en jaune au moment de courir le contre-la-montre ; et LeMond ne l’avait englouti que parce que le diable italien avait craqué à Luz-Ardiden quelques jours plus tôt, dans la 16e étape, et avait rendu à l’Américain 2’19’’ des 2’24’’ qu’il avait encore d’avance. Une chance pour LeMond : sans cela en effet, les 2’21’’ reprises à Chiappucci dans le chrono de Vassivière auraient donc, d’un rien du tout, été insuffisantes pour lui reprendre l’avantage.

 


L’histoire est aussi sur le point d’oublier qu’en 2006, Floyd Landis n’avait repris le maillot jaune à Oscar Pereiro que dans le contre-la-montre de Montceau-les-Mines mais deux observations nécessaires nuanceront la comparaison :

 

-      Landis avait déjà porté le maillot jaune au cours de ce Tour 2006, ce qui n’était le cas ni de LeMond en 1990 ni d’Evans en 2011.

 

-      Il fut ensuite disqualifié de ce Tour suite à un contrôle positif à la testostérone, et le palmarès officiel retient le seul Pereiro comme dernier maillot jaune.

 

De match il n’y a pas eu. Toute forme de suspense a donc été balayée par l’excellent parcours d’Evans, qui n’a même pas eu à lutter contre l’un ou l’autre des frères Schleck. Fränk et Andy ont d’ailleurs accompli une course pratiquement identique, à trois secondes près. On leur a souvent fait le reproche de ne pas prendre l’exercice chronométré assez au sérieux et de ne pas s’y exercer avec la rigueur qu’exige un tel enjeu. Le cadet des Schleck a manifestement sous-estimé le danger que représentait ce contre-la-montre grenoblois. Non seulement l’estimation qu’il a faite de son propre temps n’était pas réaliste, mais il n’avait de surcroît aucune espèce de référence fiable sur ce parcours qu’il n’a pas reconnu et qu’il a surtout choisi d’ignorer en ne participant pas au Critérium du Dauphiné. Martin, Evans, Wiggins, Sanchez, Voeckler, Péraud, Brajkovic, Taaramaë, Rolland, Coppel, Jeannesson, Uran s’étaient pour leur part tous mis à l’épreuve dans des conditions réelles de compétition.


Au soir de ce 23 juillet, une partie de l’attrait qu’exerçait Andy Schleck sur le public et les observateurs se mue en une sourde réprobation, comme si l’on ne voulait plus accepter d’un tel champion qu’il néglige à ce point ses chances de remporter la plus grande course cycliste du monde. Le Tour 2011 était l’un des plus montagneux des deux dernières décennies et proposait le plus faible kilométrage de contre-la-montre individuel de l’après-guerre : autant dire qu’il était taillé pour un Schleck, un Contador ou un Sanchez. La génération Indurain pratiquait des Tours qui cumulaient jusqu’à 200 kilomètres de contre-la-montre, dont 100 à 150 en solitaire. Toute la décennie 1990 avait proposé une moyenne de 122 km de contre-la-montre individuel par an, les années 2000 étaient tombées à une moyenne de 84 km par édition : le Tour 2011 n’en imposait que la moitié !  C’est cependant bien à un rouleur, ancien champion de VTT, que le manque général d’offensive a permis de parachever sa carrière. Cadel Evans a très bien géré son affaire, mais ce n’est pas tant la victoire d’un comptable qu’il nous est donné d’analyser que la défaite des Schleck et de leur toute jeune équipe Leopard-Trek. Globalement isolé en montagne, Evans n’a essentiellement compté que sur lui-même lorsque la course se déroulait à des altitudes et à un niveau que ses équipiers n’étaient pas aptes à assumer. Pour critiquables qu’ils aient été, les choix de sélection de l’équipe BMC Racing n’ont pas empêché Evans de concrétiser ses desseins ; les circonstances de course sont allées dans son sens. Il n’aurait pas la même chance deux années de suite.

 

Sur les Champs-Élysées, où Mark Cavendish remporte sa cinquième victoire d’étape avec le maillot vert sur le dos (sa troisième victoire parisienne consécutive !), Cadel Evans parfait sa carrière et accède à une nouvelle popularité en devenant le plus vieux vainqueur du Tour d’après-guerre, et le troisième plus âgé de l’histoire[3].


 


[1] Ses disqualifications ultérieures (Tour  2010 et Giro 2011) ne peuvent être tenues pour des défaites.

[2] Il faut remonter à 1991 : Charly Mottet, Luc Leblanc, Laurent Fignon, Gérard Rué, Jean-François Bernard. Cette année-là, huit Français s’étaient classés dans les vingt premiers, et quatorze dans les trente premiers !