3. Le désastre RadioShack

Mal récompensé d’avoir fait jusque-là une course idéale, il était tombé dans la descente de la Hourquette d’Ancizan, n’avait pas été bien dans le Tourmalet, avait craqué au pied de Luz-Ardiden et avait perdu huit minutes et demie dans la montée, plongeant, lui, de la 8e à la 24e place du classement général en une étape et son équipe, elle, dans le désarroi. RadioShack perdait en effet sa dernière chance d’accessit. Entre Pau et Lourdes le lendemain, après quarante kilomètres d’une étape à laquelle il n’apporterait plus rien et qui le tourmentait, Andreas Klöden descendait de vélo.

Du quatuor supposé magique composé par le manageur Johan Bruyneel ne subsistait qu’un malheureux Leipheimer, encore debout mais désormais dénué de grandes ambitions. Piégé par deux chutes en première semaine, l’Américain avait perdu plus de quatre minutes rien qu’en plaine.

 

Bruyneel n’était pas formé pour endurer un tel désastre, lui qui avait dicté le droit dans le peloton pendant une décennie et fait de l’invincibilité collective une loi systémique. Le Flamand avait construit, autour d’Armstrong et avec lui, une structure d’excellence qui ne tolérait rien qui relevât de l’aléa. Contrôlant tous les niveaux de la compétition cycliste, du recrutement des équipiers jusqu’au choix du matériel le plus anecdotique, le duo diabolique avait conduit l’US Postal à une forme de perfection, qui pour les uns relevait d’une mécanique impersonnelle et glacée ou pour les autres confinait au sublime. L’art stratégique cultivé par Armstrong, et qui rayonnait dans l’échange particulier et réactif qu’il entretenait avec Bruyneel, se propageait et se multipliait dans le mouvement de l’équipe comme une impulsion supérieure et absolue. Dirigée vers l’objectif unique et suprême de la grandeur d’Armstrong, l’équipe avançait, infaillible, hermétique au hasard. Un fait simple mais qui n’avait rien d’ordinaire était souvent avancé en exemple : sous le commandement de Bruyneel et l’empire d’Armstrong, on ne tombait pas, on ne crevait jamais.


L’alchimie, désormais, n’opérait plus. Des béances s’ouvraient dans la belle machine et par les brèches chaque jour élargies s’engouffrait le péril de la malchance et de l’imprévu. Conçue en 2010 pour permettre à Armstrong une dernière tentative qui serait celle de trop, la RadioShack n’avait pas hérité de la splendeur dont s’étaient parées en leur temps l’US Postal et la Discovery Channel. Le Tour 2011 tournait au massacre en bonne et due forme.

Bruyneel avait formé pour l’occasion une équipe de vétérans : à côté de Horner (presque 40 ans), Leipheimer (presque 38 ans), Klöden (36 ans), Zubeldia (34 ans), Paulinho, Mouraviov et Popovytch (31 ans), le Slovène Janez Brajkovic (27 ans) faisait figure de gamin. Et de leader – un statut que le vainqueur du Dauphiné 2010 partageait avec pas moins de trois de ses comparses. Brajkovic, Klöden, Horner et Leipheimer constituaient en effet le carré maître de l'équipe. Les trois derniers cités venaient respectivement de remporter le Tour du Pays Basque, le Tour de Californie et le Tour de Suisse, tandis que leur benjamin, supposé confirmer à haut niveau sa révélation de l’année précédente, quoiqu’un peu décevant depuis le début de saison, avait obtenu quelques classements de bon aloi (7e de Paris-Nice, 7e du Tour de Romandie, 9e du Dauphiné).


Bruyneel avait donc formé une équipe de vétérans, certes, mais de vétérans aguichants et expérimentés. À eux trois, les co-leaders Horner, Leipheimer et Klöden, qui pouvaient en outre compter sur les deux lieutenants de luxe qu’étaient Popovytch et Zubeldia, totalisaient 8 places dans un top 10 du Tour. Plus généralement, cette RadioSchak de rêve réunissait :

-      3 podiums du Tour (Klöden en 2004 et 2006, Leipheimer en 2007),

-      6 podiums de Grands Tours (ajoutez aux précédents les podiums suivants : Vuelta 2001 et 2008 pour Leipheimer, Giro 2003 pour Popovytch),

-      12 classements dans le top 10 du Tour (4 fois pour Leipheimer, 3 fois pour Klöden et Zubeldia, 1 fois pour Horner et Popovycth),

-      18 classements dans le top 10 d’un Grand Tour (7 fois pour Leipheimer, 4 fois pour Zubeldia, 3 fois pour Klöden et Popovytch, 1 fois pour Horner).

La T-Mobile avait déjà aligné, face à Armstrong, un trio tueur dont les manœuvres avaient pourtant fait long feu : Ullrich, Klöden (déjà) et Vinokourov n’avaient pas su exploiter leurs facultés assemblées en 2005, découvrant que les forces se mêlent mais ne s’additionnent pas, ni ne se multiplient entre elles.


 

Cette fois, Bruyneel semblait reproduire le même procédé risqué, tout désorienté qu’il était de ne plus diriger le Boss, peut-être un peu assombri par la perspective de conduire un groupe qui, pour talentueux qu’il fût, pouvait manquer d’aromate après l’exquise saveur d’un septennat de domination - accessoirement prolongé par deux victoires de Contador (2007 avec Discovery et 2009 avec Astana). Quatre meneurs, c’est trois de plus qu’il n’en fallait, était-on tenté d’analyser, et pour ainsi dire, trois de trop.

 

C’était finalement, peut-être, insuffisant. Klöden descendait de vélo entre Pau et Lourdes, et seul Leipheimer subsistait. Du reste, cet abandon attira peut-être l’attention davantage pour les tribulations de RadioShack que pour la notoriété de l’intéressé. C’est que Klöden était de cette sorte de coureurs sous-appréciés qu’on n’ignore certes pas mais pour lesquels le grand public peine à manifester la considération dont ils pourraient être dignes, cette sorte de coureurs dont on sait avec plus ou moins de certitude qu’ils ont été d’excellents compétiteurs, pour que leur nom impose ainsi à notre esprit l’intuition ou le souvenir vague de leur valeur, et qu’ils ont forcément fait leurs preuves au cours de leur carrière, mais dont on ne sait en définitive plus trop que dire, comme si leur mérite et leurs victoires n’avaient pas l’éclat nécessaire pour pénétrer le public d’une impression vive et indélébile. Le charisme et la personnalité des intéressés y sont naturellement pour beaucoup, en correspondance avec ce qu’une époque attend de ses vedettes. Ainsi l’air du temps, la sensibilité collective d’une génération et les besoins émotionnels du public déterminent-ils en grande partie l’aptitude d’un homme à la renommée. D’autres coureurs, à palmarès équivalent, jouissent d’une popularité autrement plus établie.


Quand il avait remporté, en mars précédent, l’étape-reine de Paris-Nice à Vernoux-en-Vivarais, en triomphant d’un groupe de huit coureurs de pointe, et qu’il avait revêtu le maillot jaune – pour l’abandonner finalement à Tony Martin - Klöden avait un peu surpris son monde. On aurait pu même s’étonner de le voir sortir des sentiers battus, alors qu’on l’attendait plus volontiers en contre-la-montre. C’était oublier qu’il n’était pas qu’un excellent rouleur, ni qu’un vétéran, qu’il ne pouvait être réduit qu’à son seul rôle d’ex-équipier de Lance Armstrong ou même de Jan Ullrich, et que, pour intermittent qu’il fût, l’Allemand avait été l’une des figures du cyclisme mondial des années 2000 en matière de courses à étapes. Que, pour discret qu’il fût, Klöden était monté deux fois sur le podium du Tour de France, qu’il y avait été l’adversaire et le dauphin d’Armstrong (2004) avant d’en devenir l’équipier, et qu’il avait été en mesure de remporter l’épreuve (2006) – il en eût d’ailleurs été promu vainqueur suite à la disqualification de Landis, n’eût été l’immixtion de Pereiro par l’entremise d’une échappée-fleuve.

Cette victoire d’étape inattendue à Paris-Nice 2011 avait préfiguré un printemps épatant, où on l’avait vu gagner le contre-la-montre du Critérium International, celui du Tour du Trentin et le Tour du Pays Basque. C’est d’ailleurs Paris-Nice, onze ans plus tôt, qui l’avait révélé. Le chrono en côte qu’il avait remporté au col d’Èze avait constitué cette fois une surprise légitime et une sorte de fulgurance, puisqu’il s’était par la suite revêtu des rugueux habits de l’oubli pendant quelques saisons, avant de revenir au premier plan en 2004.


Au soir de la treizième étape, trois des meneurs de RadioShack avaient donc quitté la course, et le quatrième accusait le désolant retard de huit minutes. Leipheimer terminerait ce Tour à la 32e place, et c’est de Haimar Zubeldia, 5e du Tour en 2007 et en 2003, que viendrait la meilleure prestation d’ensemble : l’Espagnol se classerait, honorablement, 16e.