Luz-Ardiden

1. Les favoris louvoient, Voeckler s'immisce

Le tracé du Tour 2011 avait été conçu pour que l’essentiel de la lutte se concentre en troisième semaine, dans les cols alpestres et le contre-la-montre de Grenoble. Pour autant, avec deux arrivées au sommet, les Pyrénées n’avaient rien de futile. Théoriquement, on aurait pu s’attendre à trouver à leur sortie deux ou trois seuls coureurs à pouvoir encore remporter l’épreuve. Ils furent huit. Le Tour 2008 avait bien encore cinq prétendants crédibles au pied de l’Alpe d’Huez, en pleine dix-septième étape (Fränk Schleck, Bernhard Kohl, Cadel Evans, Carlos Sastre, Denis Menchov). Le Tour 2011 se ménageait un certain suspense en sélectionnant ceux du peloton qui feraient les meilleurs protagonistes du Tour : parmi Basso, Contador, Cunego, Evans, Samuel Sanchez, les frères Schleck et Voeckler, dans l’ordre alphabétique, se trouvaient les trois hommes du podium. Pour l’heure, cette bande des huit confirmait sa propension à rester unie et à ne pas se réduire.

 

Répugnant à se départager franchement au cours de cette traversée pyrénéenne, les favoris débroussaillèrent à peine le terrain lors du premier enchaînement de grands cols proposé dans la douzième étape sous la forme d’une trilogie possiblement piégeuse (Hourquette d’Ancizan, Tourmalet, Luz-Ardiden). Ils n’apparurent au grand jour que dans l’ultime demi-heure de la dernière ascension, se dégageant tardivement d’un groupe encore composé de vingt hommes à cinq kilomètres de l’arrivée à Luz-Ardiden. Seul Samuel Sanchez (Euskaltel-Euskadi) avait pris les devants quelques kilomètres plus tôt et déposé les deux derniers rescapés de l’échappée (Jérémy Roy et Geraint Thomas), accompagné dans son entreprise d’un Belge aussi efficace qu’inconnu, Jelle Vanendert (Omega Pharma-Lotto). Plus tôt encore, Robert Gesink avait confirmé dans le Tourmalet qu’il était hors de forme, Tony Martin qu’il ne s’accommodait pas des grandes pentes, Christian Vande Velde qu’il ne serait pas à la hauteur, Andreas Klöden qu’il ne tiendrait pas longtemps le coup, Thomas Voeckler exactement l’inverse, et les Leopard qu’ils avaient des ambitions mais qu’ils ne savaient pas bien comment les mettre en œuvre, prenant et abandonnant alternativement les commandes de la course.


Les actions un peu tardives des Schleck

En dehors de celle de Sanchez, l’absence globale d’initiative dans les deux premiers tiers de l’ascension finale avait permis à Voeckler, épaulé par le jeune Pierre Rolland, de se maintenir facilement dans le peloton des favoris. C’était du moins l’avis général à ce moment du Tour. Les deux premiers cols avaient du reste constitué une formalité pour le maillot jaune, malgré un dérapage dans un virage de la descente de la Hourquette d’Ancizan. Or les premiers mouvements sérieux ne le perturbèrent pas davantage, lorsque les frères Schleck, qui n’avaient que trop tardé, commencèrent à montrer des signes d’agitation. Jugeant qu’on était encore trop nombreux dans son groupe pour qu’il puisse profiter de sa bonne forme apparente, Ivan Basso (Liquigas-Cannondale) venait de faire copieusement rouler Sylvester Szmyd. Alberto Contador quant à lui ne manifestait rien de très explicite, et l’on se prenait à penser de loin que, pour n’avoir pas encore pris les choses en main, il pouvait n’être que d’une incertaine humeur. Ne voyant pas venir le premier geste qu’ils avaient probablement trop attendu de lui, Fränk et Andy Schleck décidèrent donc d’exciter un peu leurs compagnons, d’abord un peu mollement puis plus hargneusement. En cinq cents mètres, le groupe perdit Leipheimer, Uran, Péraud, Ten Dam, De Weert, Taaramaë, Trofimov, Szmyd, Jeannesson et Danielson – les deux derniers revenant malgré tout pour un kilomètre de supplément. C’est l’aîné des Schleck qui eut le mérite de la meilleure accélération, repartant une bonne fois pour toutes à la poursuite de Sanchez et Vanendert et laissant à son frère le soin de contrôler Contador qui n’en menait pas large et qui voulait se donner l’air de rien malgré un coup de pédale heurté, Basso qui pouvait encore penser jouer le premier rôle, Cunego (Lampre-ISD) qui suivait le déroulement des opérations sans trop y prendre part, Jeannesson (FDJ) et Danielson (Garmin-Cervélo) qui ahanaient avant de rompre le lien aux deux kilomètres, Voeckler qu’on n’imaginait pas à un tel niveau de résistance, Rolland qui le secondait avec une loyauté sans faille, et Evans qui ne sortit de sa réserve qu’à un kilomètre et demi du sommet. Jusque-là très attentif et concentré sur le jeu de ses adversaires, toujours ramassé sur sa bicyclette mais robuste, l’Australien sonna la chasse à Schleck auquel il ne permettait pas de lui reprendre plus de vingt secondes. Attendu par Rolland, Voeckler flancha un peu sur cette puissante accélération, mais il ne fut en vérité pas le seul : un instant après lui, Contador retomba lourdement sur sa selle, lâchant en grimaçant treize minces mais éloquentes secondes à Basso, Evans et Andy Schleck. Voeckler et Rolland arrivèrent presque dans son sillage.

Passant devant Evans au classement général, Fränk Schleck aurait pu endosser le maillot jaune si Voeckler avait, comme prévu, perdu au moins 2’30’’ – ce qui ne semblait pas excessif. Mais la résistance du Français, qui n’avait du reste rien d’acharné, avait brouillé les prédictions. Le Luxembourgeois ne se consola pas avec la victoire d’étape, que Sanchez et Vanendert persistèrent à se disputer malgré son retour fulgurant. L’avance du duo de tête avait en effet fondu en cinq kilomètres, mais le champion olympique remporta sa première étape sur le Tour dans le cri de joie libératoire qui le caractérise.


Voeckler, les frères Schleck, Evans, Basso, Cunego, Contador et Sanchez s’installèrent dès lors fermement aux huit premières places du classement général, que certains d’entre eux occupaient déjà et qu’ils seraient amenés à se redistribuer au fil des jours. Luis-Leon Sanchez, Tony Martin, Klöden et Fuglsang disparurent quant à eux des premières positions, ainsi que Gesink, qui abandonna son maillot blanc à Arnold Jeannesson pour un court intérim.


Evans tapi dans l'ombre

Le relatif attentisme des favoris, seulement rompu par la tardive attaque de Fränk Schleck, avait, pensait-on, avantagé un Voeckler transcendé mais pas endiablé pour autant, dont on n’avait pas soupçonné qu’il se mêlerait aussi aisément aux tout meilleurs de l’étape. Si la possibilité d’une résistance avait été envisagée, on avait néanmoins supposé qu’elle aurait été moins commode et l’éventuelle  sauvegarde du maillot jaune n’avait été imaginée que pour quelques secondes fiévreusement défendues. Étant admis que l’étape de l’Aubisque, le lendemain entre Pau et Lourdes, se révèlerait probablement sans effet pour le classement général, Voeckler gagnait les deux jours de sursis qu’on avait déclarés possibles. Mais sa prestation à Luz-Ardiden autorisait presque l’espoir d’une prorogation. Il disposait encore de 1’49’’ d’avance sur Fränk Schleck et de 2’06’’ sur Evans, une marge inespérée : et s’il sortait des Pyrénées encore de jaune vêtu ?

 

En vérité, cet attentisme avait plutôt favorisé un Contador qui n’avait avoué sa relative faiblesse qu’à la toute fin de l’ascension, brusqué par la réaction d’Evans à la précédente attaque du grand Schleck. Un aveu qui pourtant n’avait rien de stupéfiant : depuis des kilomètres tout semblait trahir l’Espagnol. Un coup de pédale un peu abrupt, une impassibilité qui semblait un leurre et une totale absence d’audace. Or son inconfortable position au classement général lui commandait d’agir sans attendre ; chaque jour qui passerait sans action de sa part le contraindrait à un exploit ultérieur d’autant plus grand. Sa retenue en pareille circonstance pouvait indiquer que, comme à Morzine en 2010, non seulement Contador n’était pas dominateur mais qu’il était prenable. Et dans un tel cas de figure, où un doute raisonnable vous prend sur l’état de forme d’un triple vainqueur du Tour, il serait dément de ne pas en profiter et de remettre l’assaut à plus tard. Les Schleck en avaient les facultés ; du moins l’aîné, d’après la fermeté dont il avait fait preuve dans les derniers kilomètres d’ascension. Il n’est pas impossible qu’une opération lancée cinq kilomètres plus tôt au moins eût obligé Contador à un retard autrement plus substantiel que treize secondes, voire l’eût réduit à une définitive abdication. Au lieu de quoi l’Espagnol restait en lice, bien qu’il divulguât son incapacité à diminuer son retard au classement général, incapacité qui s’avèrerait récurrente mais dont on pouvait encore supposer qu’elle n’était que temporaire. Le duo luxembourgeois avait apparemment trop tergiversé, peut-être obsédé par la possible duplicité de ce rival tant redouté, et par crainte d’un retour de bâton. Or, tapi dans l’ombre, Evans guettait, qui profitait lui aussi de l’attentisme.