5. De cascades en estafilades

C’est à peu près dans une configuration similaire à celle de Super-Besse que les principaux favoris  se présentèrent le lendemain à l’arrivée de l’infernale étape Issoire – Saint-Flour qui jeta sept coureurs dans la voiture-balai et Hoogerland dans les barbelés.

 

Les dix premiers du futur classement général final formèrent en effet un essaim sur la ligne, seul Basso leur lâchant huit secondes dans les cassures du sprint final, que Gilbert s’adjugeait encore une fois devant Evans et compagnie. En l’absence des purs sprinteurs, condamnés par l’enchaînement des monts du Cantal, le champion de Belgique était à coup sûr le plus qualifié pour remporter cette étape, dentelée comme une scie à métaux, en vue d’une arrivée groupée. Arrivée groupée qui ne se produisit pas, malheureusement pour lui, car il n’est pas anodin de préciser qu’il avait été précédé de quatre minutes par Luis-Leon Sanchez (Rabobank), Thomas Voeckler (Europcar) et Sandy Casar (FDJ), lesquels avaient conclu à Saint-Flour et dans cet ordre une échappée qu’un destin maraud avait tour à tour favorisée puis lacérée, qui donnerait une nouvelle tournure à l’ensemble de ce Tour, et qui engagerait Voeckler dans une insoupçonnable aventure dont l’aboutissement serait une quatrième place à Paris.

 

Au moment de lancer son sprint, l’ex-double champion de France Voeckler n’avait plus qu’une chance ténue de remporter la victoire d’étape, qu’il avait sciemment sacrifiée tant il avait libéré d’énergie dans le cours de cette échappée afin de lui donner la plus grande avance possible à l’arrivée. Le motif de ce choix raisonnable - qui l’avait également incité à se ménager le concours de ses cinq, puis quatre, puis deux compagnons, en ne leur contestant pas les points de la montagne, en évitant d’étaler sa supériorité physique et en renonçant aux mimiques qui lui valent d’être surnommé « Hollywood » par ses confrères espagnols - le motif de ce choix, donc, était que Hushovd lui abandonnerait le maillot jaune à condition qu'il le précédât d’au moins 1’30’’ à Saint-Flour, une condition que la descente du Pas de Peyrol avait grandement contribué à lui accorder par un coup du sort, cent kilomètres avant l’arrivée : Voeckler, Casar et Sanchez, qui s’étaient déjà délestés de Terpstra, (Quick Step) mais qu’accompagnaient encore Flecha (Sky) et Hoogerland (Vacansoleil-DCM) – lequel cherchait à reprendre le maillot à pois qu’il avait porté du Mans jusqu’à Super-Besse – n’en étaient alors qu’à formuler de loin l’espoir de porter leur échappée jusqu’au terme, sur un terrain cantalou certes favorable aux aptitudes d’un Voeckler en état de grâce mais sur lequel il est presque chimérique d’entreprendre sans extorquer une once de bienveillance au peloton, lorsque celui-ci avait été interrompu dans son élan par une chute décisive intervenue dans les premières positions.

Les coureurs gisaient désormais dans la première et la plus dévastatrice des quatre descentes qui influencèrent plus ou moins le cours du Tour. La chute du Pas de Peyrol occasionnait quatre abandons à elle seule, en plus de trois abandons antérieurs à l’incident, et d’un forfait avant le départ. Cette neuvième étape perdait huit coureurs. Le Tour 2011 n’a pas tant marqué les esprits par le nombre alarmant des chutes qui ont bousculé la première huitaine que par l’identité de ses victimes. Survenant en l’occurrence à l’avant-garde du peloton, la glissade collective avait emporté plus volontiers les coureurs de premier rang qui croyaient faire preuve de vigilance.


Aussi, le fémur rompu et dans une douloureuse dignité, hissé par ses équipiers déboussolés, Aleksandr Vinokourov (Astana) abandonnait en contrebas de la route ses espoirs d’éclabousser la scène de son panache, alors qu’il pouvait encore cueillir le maillot jaune (il était 11e du classement général à 32’’ de Hushovd), gagner une étape de prestige ou jouer un rôle dans le déroulement de la course. L’équipe Astana ne pouvait dès lors plus espérer d’accessit puisque le jeune Tchèque Roman Kreuziger, 9e des deux Tours précédents et 6e du récent Giro, avait quant à lui plongé au classement général en arrivant 186e à Super-Besse, à vingt minutes de Costa.

David Zabriskie cessait là aussi sa course, après avoir participé à la victoire collective des Garmin-Cervélo dans le chrono des Essarts. Il avait porté le premier maillot jaune du Tour 2005 pour avoir remporté le contre-la-montre inaugural au cours duquel Lance Armstrong – battu de 2’’ pour l’étape – avait infligé une correction d’anthologie à Jan Ullrich en le rattrapant. Zabriskie avait accompli les 19 km de Fromentine à Noirmoutier en seulement 20’51’’, à la vitesse faramineuse de 54,676 km/h.


Christian Vande Velde (Garmin-Cervélo également) et Jürgen Van den Broeck (Omega Pharma-Lotto) reprenaient quant à eux leurs machines, à la poursuite du peloton. Le premier y parvenait mais le second se laissait choir un peu plus loin, hagard et livide. Le grimpeur belge qui avait fait forte impression au Dauphiné souffrait d’une fracture de l’omoplate et d’un pneumothorax. L’équipe Omega Pharma-Lotto  perdait deux coureurs d’un coup, puisque Frederik Willems y avait aussi brisé sa clavicule.

Abasourdi et désorienté, le peloton coupait son élan et redonnait du champ aux échappés, parmi lesquels Voeckler apercevait un peu plus nettement ses chances de prendre le maillot jaune. Toutefois l’arrivée de Saint-Flour étant propice au doublé de Gilbert et à la consolidation de son maillot vert, et puisqu’il n’y avait désormais plus lieu d’attendre son leader Van den Broeck, le champion de Belgique décidait bien naturellement de faire inverser la tendance, une fois que chacun eut repris ses esprits. Peine perdue. Casar, Voeckler, Sanchez, Hoogerland et Flecha se disputeraient la victoire.

 

Fourbu, Casar était proprement incapable d’opposer un sprint à Luis-Leon Sanchez, le même qui l’avait déjà battu en 2009 à Saint-Girons mais qu’il avait battu en 2010 à Saint-Jean-de-Maurienne. Harassé mais récompensé par ses efforts, Voeckler pouvait abandonner sans regret la victoire à l’Espagnol de la Rabobank. En revanche, Hoogerland et Flecha n’étaient plus de la partie. Leur mésaventure, dont les images étaient déjà en train de parcourir le monde, faisait en vérité un peu d’ombre à la victoire de Luis-Leon Sanchez. Johnny Hoogerland accédait au vedettariat d’une bien vilaine façon. Après le col de Prat-de-Bouc en effet, une auto de la télévision ayant trop hâtivement cherché à doubler les cinq échappés avait, d’une embardée, carambolé et Hoogerland et Flecha. La cabriole exécutée par le Néerlandais de Vacansoleil-DCM l’avait projeté dans les fils de fer barbelé d’une clôture. Le spécialiste espagnol de Paris-Roubaix s’était quant à lui relevé détraqué mais sans entaille.

Les membres décousus et l’âme en écharpe, avalé puis recraché par le peloton, Hoogerland rejoignait Saint-Flour où l’attendait un maillot à pois qu’il enfilerait en retenant ses larmes. Les deux infortunés termineraient le Tour de France, Hoogerland poursuivant sa quête de points au Grand Prix de la montagne, dont il serait dixième.