1. Gilbert le boulimique

Au Mont des Alouettes, Cadel Evans ne retint pas vraiment l’attention, avec sa pourtant belle deuxième place. Au sommet de ce mont vendéen que Philippe Gilbert (Omega Pharma-Lotto) conquit en même temps qu’il donna raison à l’ensemble des pronostiqueurs, c’est dans une relative indifférence que l’Australien démontra un bel état de forme qui se confirmerait trois jours plus tard à Mûr-de-Bretagne. Ce genre d’arrivée, sèche, courte, raide, donnait typiquement à Evans le loisir et le temps d’exprimer sa puissance dans des pentes où butaient les plus explosifs.  Derrière Gilbert et lui, le sprint du peloton était réglé par le champion du monde en personne, Thor Hushovd (Garmin-Cervélo), qui se positionnait ainsi idéalement en vue du contre-la-montre par équipes des Essarts, tremplin pour lui d’un Tour de France somptueux qui lui donnerait une semaine de maillot jaune et deux victoires d’étapes.

 

La victoire de Gilbert au Mont des Alouettes était donc attendue comme un fait logique. L’évidence lui attribuait le gain de cette première étape du Tour dont l’arrivée était dessinée pour lui. En l’absence de prologue, le maillot jaune lui revenait du même coup. Aucun observateur n’avait su imaginer un scénario de nature à brouiller l’état de grâce où se trouvait le Wallon, qui donnait ainsi à son printemps vorace un prolongement aussi prévisible qu’écœurant. Récent champion de Belgique de la course en ligne et du contre-la-montre, Gilbert avait auparavant dévoré le triplé Amstel Gold RaceFlèche WallonneLiège-Bastogne-Liège[1] après avoir déjà remporté la Flèche Brabançonne. On l’avait aussi vu se classer 3e de Milan-San Remo et 9e du Tour des Flandres. Sa saison 2011, après juillet, se poursuivrait en outre avec la victoire du Grand Prix de Québec, avec celle du Grand Prix de Wallonie, et surtout, dans la foulée du Tour, avec celle de la Classique de Saint-Sébastien, ce qui porterait à dix le nombre de ses grandes classiques et semi-classiques internationales remportées en quatre ans :

 

-      Un Het Volk (2008)

-      Deux Paris-Tours (2008-2009)

-      Deux Tours de Lombardie (2009-2010)

-      Deux Amstel Gold Race (2010-2011)

-      Une Flèche Wallonne (2011)

-      Un Liège-Bastogne-Liège (2011)

-      Une Classique de Saint-Sébastien (2011)


Indiscutablement Gilbert se posait en homme de l’année sur le terrain des courses d’un jour, au même titre que Fabian Cancellara l’année précédente[2]. Comme pour le Suisse, pourtant considérablement ralenti dans son élan depuis, on envisageait mal que cette boulimie pût un jour s’apaiser.

Le printemps 2012, toutefois, couperait net ses appétits jusqu’à ce qu’un flambant regain d’orgueil propre aux grands champions égarés ne le renvoie aux fureurs médiatiques sur le circuit du Championnat du monde à Valkenburg.


A côté du maillot jaune puissamment remporté par Gilbert, ce n’est donc pas Evans qui retint l’attention, avec sa pourtant belle deuxième place, acquise comme toujours sur ces terrains ardus au prix d’un sprint lourd et râblé.

 

Les regards étaient plutôt pour quelques-uns des favoris et outsiders, et non des moindres, qu’une collision de Maksim Iglinski[3] (Astana) avec un spectateur avait jetés sur la route à neuf kilomètres de l’arrivée. Ces malheureux du premier jour parvinrent au sommet du Mont des Alouettes avec un retard  que d’aucuns qualifiaient d’inquiétant et qui saupoudrait déjà la course d’un curieux piment. Parmi les principales victimes de cet incident, réparties sur plusieurs groupes et ayant toutes perdu au moins 1’20’’, se trouvaient Alberto Contador en personne, Samuel Sanchez, Ryder Hesjedal, Roman Kreuziger, Haimar Zubeldia, John Gadret, Sandy Casar, Christian Vande Velde, ainsi que des hommes dont on ignorait encore qu’ils pourraient jouer un rôle ultérieur dans le classement général de ce Tour : Arnold Jeannesson, Tom Danielson, Jérôme Coppel, Jean-Christophe Péraud, Pierre Rolland, Rigoberto Uran.

 

Cependant, le plus saugrenu fut de voir d’autres favoris arriver en même temps que les coureurs précédemment cités, mais se laisser classer quant à eux dans les temps du premier peloton. Ainsi l’on vit arriver, une minute et vingt secondes après Gilbert, une trentaine de coureurs parmi lesquels une quinzaine furent effectivement classés à 1’20’’, et l’autre moitié à 6’’ (dans le temps de Hushovd, 3e de l’étape). Aussi Andy Schleck (39e à 6’’) franchissait-il la ligne d’arrivée dans la roue de Sanchez et Contador (32e et 35e à 1’20’’) avec une avance officielle sur eux de 1’14’’… C’est que ces coureurs avaient été piégés par une autre chute, survenue plus tard, à deux kilomètres de l’arrivée, et s’étaient retrouvés mêlés à ceux qui étaient tombés plus tôt et qui étaient revenus sur eux à la faveur de ce deuxième carambolage. Le classement loufoque qui en résultait s’expliquait par l’article 20 du règlement de course, qui stipulait qu’ « en cas de chute, de crevaison ou d’incident mécanique, dûment constaté dans les 3 derniers kilomètres, le ou les coureurs accidentés sont crédités du temps du ou des coureurs en compagnie du ou desquels ils se trouvaient au moment de l’incident. Leur classement est celui du franchissement de la ligne d’arrivée ».

 

Furent ainsi touchés par la vertu de ce point du règlement, pour les plus illustres : Andy Schleck, Levi Leipheimer, Janez Brajkovic, Vladimir Karpets, Ivan Basso, Sylvain Chavanel, Bradley Wiggins, arrivés à 1’20’’ mais classés à 6’’.

 

Après deux ans de duel entre Schleck et Contador, la presse se laissait évidemment gagner par l’effervescence à la perspective que l’Espagnol fût éloigné d’emblée de son rival historique au classement général. Les soixante-quatorze secondes de ce désavantage initial apparurent en Vendée comme un gouffre, et l’excitation se mêlant à l’inquiétude, on commença à se demander sérieusement si Contador n’embarquait pas perdant dans sa galère longue de trois semaines. Il partait assurément pour une course à handicap ; néanmoins un tel écart ne pouvait raisonnablement pas être tenu pour rédhibitoire. C’est que ce retard semblait d’autant plus effrayant aux suiveurs que le Tour comptait moins de cinq heures de course. Il est habituel en début de Tour de mal apprécier les chiffres, au regard d’une épreuve dont les dimensions sont pharaoniques. Il faut quelques jours pour reprendre ses repères et s’accoutumer à l’échelle de la Grande Boucle. Vingt épisodes allaient encore s’ajouter à l’épopée, comme autant d’occasions de rebondissements.


[1] Un triplé seulement réalisé par Davide Rebellin avant lui, en 2004.

[2] En 2010, Cancellara avait notamment réalisé le triplé Grand Prix E3 – Tour des Flandres – Paris-Roubaix, remporté deux étapes du Tour et le Championnat du monde du contre-la-montre.

[3] Les noms provenant des alphabets cyrilliques sont écrits dans ce texte selon les règles conventionnelles de transcription vers le français. Certaines graphies peuvent donc différer de celles qu’on trouve dans la presse, qui applique parfois les règles de transcription vers l’anglais.