4. La réplique épique de Contador

Entre Pignerol et le Galibier, Andy Schleck avait donc poussé ses rivaux dans leurs retranchements, et plus spécialement Evans, forcé de dévoiler son jeu. L’un et l’autre devenaient dorénavant les deux derniers favoris pour la victoire du Tour. 57’’ séparaient le Luxembourgeois (2e du classement général) de l’Australien (4e). Devant eux, avec 15’’ d’avance sur Schleck, Voeckler autorisait encore un espoir fou mais la sagesse commandait dorénavant de le traiter plutôt en outsider, un rôle déjà impensable dix jours plus tôt. Intercalé entre Andy Schleck et Cadel Evans, Fränk Schleck (3e) n’était pas tout à fait exclu des pronostics, mais son cadet détenait désormais l’avantage que l’équipe Leopard avait semblé trop longtemps rechigner à accorder à l’un ou à l’autre des deux frères. Derrière eux, Cunego, Basso, Contador, Sanchez, Danielson, Péraud joueraient pour les accessits. Avec ses 22 kilomètres cumulés au-dessus des 2000 mètres d’altitude, l’étape-reine avait donc resserré davantage le cercle des vainqueurs possibles et confirmé l’incroyable forme de Thomas Voeckler et de son équipier Pierre Rolland. Les deux Français d’Europcar s’étaient encore une fois tenus au rang d’Evans et consorts.

 

Schleck n’avait pas opté pour la facilité en attaquant loin de l’arrivée. Le lendemain, entre Modane et l’Alpe d’Huez, Contador choisit à son tour l’une des façons les moins commodes de réparer son orgueil, en attaquant dès le début de l’étape, au pied du Télégraphe. Cette improbable audace inscrivit cette très courte étape (seulement 109,5 km) dans l’histoire du Tour et prolongea les incroyables sensations de la veille. Ces deux étapes alpestres, d’une certaine manière indissociables l’une de l’autre tant les initiatives respectives de Schleck et Contador s’influencent entre elles, donnèrent à la course une dimension supérieure. Dans ces instants résident les motifs primitifs du Tour de France, et s’y dévoile sa première vocation qui est de faire accomplir par des athlètes itinérants une épopée moderne, que transcrivent par leurs chroniques, et en un feuilleton complexe, des littérateurs friands de cette matière contemporaine sans cesse renouvelée.

 

Pour alimenter cette chronique épique, nos champions voyageurs devaient franchir le Télégraphe, prélude au Galibier qu’ils repassaient donc mais cette fois par le nord, et se hisser au sommet de l’Alpe d’Huez, en tournoyant au gré de ses vingt et un virages. La distance inhabituellement courte de cette 19e étape laissait un doute sur la stratégie qu’adopteraient les uns et les autres : concentrerait-on tout l’effort de la lutte sur la seule ascension de l’Alpe ou déclencherait-on les manœuvres au plus tôt ? Le déroulement en fit la plus dévastatrice en terme d’écarts, au regard de son faible kilométrage. À peine plus de trois heures de course détruisirent le rêve fou de Voeckler, placèrent deux frères aux deux premières places du classement général pour la première fois de l’histoire du Tour, mirent 83 coureurs hors des délais, engloutirent le malheureux Rigoberto Uran et consacrèrent par surprise le prometteur Pierre Rolland.

 

Comme la veille, les 83 coureurs arrivés hors-délais, pour seulement 19’’, furent logiquement repêchés et la même pénalité de 20 points leur fut infligée au titre du Classement par points – cette fois, Rojas était aussi du gruppetto, aux côtés de Hushovd, Petacchi et Cavendish. C’est parmi eux qu’on vit aussi Uran (Sky). Le Colombien avait déjà abandonné son Maillot blanc la veille au Galibier, où il était arrivé 27e à 7’31’’ d’Andy Schleck, perdant cinq places au classement général. Avec 25’27’’ de retard, il sortit cette fois des vingt premiers. Il ne fut pas le seul à manifester peu de goût pour cette étape : des trente premiers du classement général établi le matin (et plus particulièrement : parmi les coureurs classés entre la 14ème et la 28ème places), huit coureurs perdirent plus de dix minutes – ils avaient été six la veille, sur une distance de 200 km. Toujours sur les trente premiers, dix en tout perdirent plus de sept minutes, onze se classèrent au-delà de la 30ème place de l’étape (Zubeldia, Uran, Vanendert, Roche, Ruijgh, Karpets, Goussev, Verdugo, Monfort, Casar, Thomas). Inversement, parmi les trente premiers de l’étape se classèrent à la régulière neuf coureurs ayant déjà plus d’une heure de retard au classement général, c’est-à-dire n’ayant plus d’intérêt particulier à ce niveau de la course (De Gendt, Barredo, Kadri, Di Grégorio, Hernandez, Mollema, Knees, Minard, Loosli). Le panache de Contador, la fatigue générale et le format peu familier de l’étape contrarièrent donc, diversement certes et avec des conséquences très variables de l’un à l’autre, les humeurs du tiers des hommes qui jusque-là formaient l’élite du Tour 2011. D’autres en revanche qui avaient mal commencé le mois confirmèrent leur excellente fin de Tour, c’est ainsi qu’Hesjedal (Garmin-Cervélo) progressa de quinze places dans les seules Alpes, Vande Velde (Garmin-Cervélo) de onze places, Coppel (Saur-Sojasun) de huit places, Rolland (Europcar) de quatre places.

 

Ce même Rolland qui, triomphant des meilleurs en haut d’une des montagnes les plus cruelles du paysage cycliste vingt-cinq après Bernard Hinault, consola un peu Voeckler, déshabillé de son Maillot jaune, et priva Contador, orgueilleux, d’une victoire d’honneur.

 

Défaillant la veille au Galibier, l’Espagnol voulut peut-être laisser croire qu’il pouvait, malgré tout, encore dynamiter la course. Le triple vainqueur du Tour ne pouvait raisonnablement pas en rester là et devait logiquement donner la réplique au coup de panache d’Andy Schleck. Lui aussi, s’il devait perdre, devait le faire en héros. Son audace lui rendit une part de sa popularité brutalisée, et l’échec de son entreprise n’y fut pas pour rien - la faillite des champions leur confère souvent une nouvelle amabilité au regard du public.

 

On avait pu envisager une nouvelle offensive des Schleck ; on pouvait notamment se figurer Fränk prendre à son tour l’initiative, et contraindre une fois encore Evans à la poursuite. Contador leur coupa l’herbe sous les pieds. Mais l’échappé folle d’Andy la veille incita cette fois les cadors à une plus prompte réaction. En dépit des quatre-vingt-dix copieux kilomètres qu’il restait à parcourir, et sans avoir vraiment eu le temps de s’échauffer les mollets, on fit le choix de le suivre. Ou plutôt d’essayer, car la riposte fut malaisée. En effet, les relances imposées par Contador furent âpres au plus grand nombre, le peloton se disloqua, les groupes de niveau se dégagèrent au fil de la pente, et à ce petit jeu, Evans, Voeckler et Andy Schleck furent d’abord les trois plus aptes à supporter la cadence de l’Espagnol.

 

Andy fut le plus réactif et le plus frais, immédiatement dans la roue de Contador ; son frère aîné le suivit de près, mais la précocité de cette offensive ne le mit pas très à l’aise, à moins qu’il ne fît le choix calculé de s’économiser (par exemple pour conduire une offensive dans l’Alpe d’Huez si les choses tournaient mal pour son cadet), et il se laissa reprendre presque aussitôt par le principal groupe de poursuite, ainsi que Barredo (Rabobank), qui avait cru quelques instants pouvoir prendre sa part dans ce petit morceau d’histoire.

 

Lorsque Fränk Schleck et Barredo disparurent, Evans était déjà revenu sur Contador et Schleck, imité par Voeckler, auteur d’une remontée incisive. Manifestement, les deux hommes préféraient garder un œil eux-mêmes sur les opérations, et pressentaient qu’on atteindrait peut-être bientôt un moment crucial de l’intrigue. La suite montrerait cependant que cette initiative de Voeckler contribuerait à sa chute. Après quelques hectomètres et quelques relances percutantes du Pistolero, la sélection n’avait donc conservé qu’un fameux quatuor : Contador, Andy Schleck, Evans et Voeckler. Mais pas pour très longtemps. Les deux derniers cités manquaient en effet de décontraction et les accélérations répétitives de l’Espagnol leur devinrent bientôt insoutenables. Aussi les vit-on décrocher sur une énième relance. L’Australien s’arrêta tout bonnement en invoquant un incident mécanique. Cette panne, qui n’était qu’apparemment très inopportune, provoqua sa réintégration dans le peloton de poursuite - où la Liquigas menait grand train pour le compte de Basso. Or c’était en fait probablement le mieux qu’Evans pût souhaiter, puisqu’il retrouvait là le soutien et la protection de ses équipiers, et constatait qu’on s’y organisait de façon rationnelle. Aussi ses hommes de la BMC et ceux de la Liquigas se mirent-ils à régler ensemble la course de ce peloton encore très dense. Quatrième la veille au Galibier, remonté à la cinquième place du classement général (ex aequo avec Cunego), Ivan Basso (Liquigas) gardait le podium comme ambition raisonnable, ou du moins un accessit de premier choix, ce que Contador et Andy Schleck étaient en train de remettre gravement en question. Evans, lui, savait qu’il fallait empêcher Andy Schleck d’accroître son avance au classement général, sans quoi le Tour lui échapperait.

 

Quant à lui, Voeckler prit le parti inverse, celui d’oser seul la poursuite et de se retrouver pris en étau. C’était malheureusement la mauvaise stratégie. Il usa ses forces sur un grand braquet, éperdument seul dans le Galibier monumental, ce qui s’avèrerait fatal à son Maillot jaune. Sa résistance effrénée atteindrait sa limite et l’énergie viendrait à lui manquer. Sans doute avait-il imaginé que Schleck et Contador ne seraient jamais rattrapés par le groupe de poursuite ; qu’il ne lui fallait par conséquent compter que sur lui-même, et tenter de défendre pied à pied les malheureuses quinze secondes qu’il lui restait d’avantage au classement général. Ce pari n’était certes pas invraisemblable. Mais il lui coûterait et le Maillot, et le podium.

 

Le Maillot jaune, Voeckler l’eût de toutes façons perdu dans le contre-la-montre au profit d’Evans ; mais en préservant ses forces à l’abri du groupe de poursuite - lequel, de fait, revint sur le duo infernal - le Français aurait peut-être, et même très vraisemblablement, perdu moins de temps dans l’ascension de l’Alpe d’Huez où il accusa durement le coup sans pour autant s’effondrer. Il parvint en effet au sommet ultime 3’22’’ après le vainqueur et 2’25’’ après le groupe comprenant Evans et les frères Schleck. Cinquante secondes de mieux, à la lumière de la prestation qu’il accomplirait le lendemain dans le contre-la-montre, eurent suffi à le maintenir sur le podium final.

 

Ainsi, sur le Télégraphe puis sur le Galibier, Voeckler n’eut pour compagnon que l’essaim des motards et des autos officielles, et dans ce bourdonnement qui ôte beaucoup de sa splendeur à la solitude du champion, les caméras captaient par moments le grand balancement des épaules et le déhanchement sec du Maillot jaune qui prenaient d’autant plus d’amplitude et de ressort que la pente se raidissait et qu’il sentait sa cadence décroître. Durant de longs kilomètres d’une cruelle beauté, Voeckler resta suspendu dans le décor, apercevant Contador et Schleck un ou deux lacets plus hauts (c’est-à-dire environ trente secondes devant lui), et le peloton de poursuite deux ou trois lacets plus bas (c’est-à-dire environ une minute derrière lui). Le jeu étant à peu près égal de toutes parts, les écarts demeurèrent tels un bon moment, si bien que le Français pouvait légitimement s’impatienter et se rudoyer lui-même de temps à autres pour combler une bonne fois pour toutes ces deux hectomètres qui le séparaient de ses bourreaux. Contador et Schleck filaient à bon train mais sans survoler la pente, et d’un coup d’œil semi-dubitatif avisaient parfois Voeckler puis le groupe Evans en contrebas, qui n’abandonnaient pas la poursuite.

 

L’avance de Schleck et Contador ne fut jamais aussi ample que la veille (Schleck avait eu jusqu’à 4’24’’ d’avance au cours de son échappée). L’Espagnol et le Luxembourgeois se retrouvaient vraiment ensemble pour la première fois sur ce Tour, un an après s’être âprement disputé la victoire. Les ennemis jurés de 2010 n’étaient pourtant pas là dans un nouveau duel, et leur petite affaire tourna presque à l’alliance. A ce niveau de la course, les deux hommes partageaient en effet un intérêt commun : creuser le plus grand écart sur l’ensemble des adversaires. À Schleck le Tour, à Contador le meilleur accessit possible. L’Espagnol avait bien compris que, s’il pouvait envisager d’ébranler Voeckler ou Evans, il ne remettrait en revanche plus en cause le trop grand avantage que son rival historique détenait encore sur lui. Encore assez frais malgré son épopée de la veille, Andy Schleck contribuait donc, sans excès, à la bonne marche de l’échappée. Notons cependant qu’en dépit de toutes ces observations qui nous conduiraient presque à ne retenir de leur ascension du Galibier que l’image d’un duo sublime, Schleck et Contador n’étaient pas tout à fait en tête à tête : de l’échappée très matinale, antérieure à l’attaque de Contador au pied du Télégraphe, restaient encore deux hommes. Rejoints comme tous les autres, Christophe Riblon (AG2R La Mondiale) et Rui Costa (Movistar), le vainqueur de l’étape de Super-Besse, étaient les deux derniers à avoir su garder le sillage de Schleck et Contador. Bien contents d’être là, ils demeuraient passifs et ne participaient pas à l’effort.

 

La situation n’évolua qu’à l’approche du sommet du Galibier, à des altitudes où Voeckler sentit ses forces l’abandonner et où Evans perçut qu’il lui fallait, comme la veille, prendre lui-même la poursuite en charge. Le peloton que tirait l’Australien avec vigueur en subit donc le contrecoup et se dissémina, si bien qu’en quelques kilomètres, on passa d’une cinquantaine à une quinzaine d’hommes. Et l’avance de Schleck et Contador se mit à décroître rapidement…

 

Tous les efforts de Voeckler restèrent donc vains. Son directeur sportif qui lui avait recommandé la poursuite en solo comprit qu’il avait mal résolu son dilemme en donnant ses instructions, quand le Français se laissa reprendre, après tant d’inféconde abnégation, par : Evans, Fränk Schleck, ses équipiers Rolland et Charteau, Jeannesson, Casar, Basso et son équipier Szmyd, Cunego, Samuel Sanchez, Danielson, Peter Velits, Hesjedal.

 

Pour peu de temps.

 

En effet, Voeckler décrocha. Rolland et Charteau ne purent que constater la fatigue et la nervosité extrêmes de leur chef d’équipe. Son humeur très assombrie s’exprima par cris et gesticulations. Ne sachant plus garder leur sillage, et se reprochant probablement le mauvais choix tactique qui lui avait coûté sa robustesse tout au long de l’ascension, Voeckler hurlait à ses équipiers de l’attendre et défoulait sa rage en fouettant l’asphalte de son bidon. Pierre Rolland avait été dégagé de ses obligations et poursuivait sa course auprès du groupe Evans qui filait devant, et l’on sait que cet affranchissement lui vaudrait l’incroyable triomphe au sommet de l’Alpe d’Huez. Vincent Jérôme et Cyril Gautier (Europcar), qui n’étaient pas si loin derrière, étaient parvenus au secours de Voeckler et Charteau, mais cette bonne escorte ne consola pas beaucoup le Maillot jaune.

 

Dans les derniers hectomètres du Galibier, qui revenant de l’arrière, qui dévissant, on assista à quelques fluctuations, mais on pourrait ainsi résumer la situation au sommet : cinq groupes de haut niveau et un homme seul se jetèrent dans la descente du Galibier en se poursuivant les uns les autres, en-dehors bien entendu de la grande masse du gruppetto et des coureurs très attardés. Ainsi l’on vit passer :

 

-      le quatuor mené par Schleck et Contador,

-      à une quinzaine de secondes, Samuel Sanchez qui s’était extrait du groupe Evans près du sommet,

-      à une trentaine de secondes, revenu tout près de Schleck et Contador, le groupe conduit par Evans et comprenant encore Fränk Schleck, Jeannesson, Casar, Cunego, Danielson, Hesjedal, Velits et Rolland,

-      à une minute environ, Basso, qui avait décroché du groupe Evans avec son équipier Szmyd – Coppel l’avait rejoint de l’arrière au prix d’un admirable effort après avoir dépassé Voeckler,

-      à une minute et demie environ, Voeckler, escorté de Jérôme, Charteau et Gautier, et rejoint par Vande Velde, Leipheimer et De Weert,

-      enfin, le groupe comprenant le Maillot blanc Taaramaë aidé de Moncoutié. On pouvait y voir des coureurs comme Péraud – lequel finirait très bien l’étape.

 

Ce grand jeu de poursuite donna lieu à des opérations de jonction au gré de la descente sur Bourg-d’Oisans, qui fut la quatrième descente décisive de ce Tour. Les écarts furent proprement (mais provisoirement) effacés, et chacun reprit sa place, selon un enchaînement de jonctions qui se fit à peu près de la sorte :

1)  A l’avant, Samuel Sanchez revint sur Schleck et Contador à environ 45 kilomètres de l’arrivée : le groupe Basso et le groupe Voeckler avaient alors perdu du terrain, tandis que le groupe Evans se maintenait à une trentaine de secondes. Dès lors, cinq groupes se poursuivaient encore.

2)     A l’arrière de la course des favoris, mais bien devant celle du gruppetto, le groupe Taaramaë recolla au groupe Voeckler, à environ 38 kilomètres de l’arrivée. Dès lors, quatre groupes se poursuivaient encore.

3)   Le groupe Voeckler-Taaramaë rejoignit le groupe Basso, à environ 28 kilomètres de l’arrivée. Dès lors, trois groupes se poursuivaient encore.

4)     Le groupe Evans reprit Schleck et Contador, tandis que le groupe Voeckler-Taaramaë-Basso courait encore plus d’une minute derrière.

 

La jonction générale de ces deux pelotons se fit tout près du pied de l’Alpe d’Huez, et en apparence tout fut comme s’il ne s’était rien passé. Les regroupements successifs purent donner l’impression que l’échappée de Schleck et Contador n’avait servi à rien et qu’on repartait de zéro. L’Espagnol ne renoncerait pas pour autant à la victoire d’étape, mais le renversement du Tour relevait désormais du pur fantasme. Aussi pouvait-on se demander, comme la veille pour Andy Schleck, s’il n’eût pas dû attendre le pied de l’Alpe d’Huez pour attaquer, ce qui lui aurait peut-être assuré la victoire de l’étape et la réhabilitation de son honneur ; au lieu de quoi les forces laissées dans la chevauchée lui manqueraient durement au sommet.

 

Même réduite à néant, la grande échappée de Schleck et Contador ne fut pourtant pas sans conséquence. Ce serait ignorer les efforts déployés par les uns et les autres, et en mépriser les effets. La grande poursuite avait affecté les organismes et brouillé les esprits, de sorte que les rapports de force qu’on avait observé en haut du Galibier ne seraient pas nécessairement les mêmes en haut de l’Alpe d’Huez. On sait déjà que la principale victime de ce scénario palpitant serait Voeckler, éreinté et pourtant opiniâtre jusqu’au bout.

 

Si le peloton d’Evans, Schleck et Contador fut rejoint par celui reconstitué de Voeckler, Basso et Taaramaë, c’est qu’il fut frappé d’incohérence à l’approche de la montée finale. On y tergiversa beaucoup, tandis qu’à l’arrière, Moncoutié et El Farès (Cofidis) conduisaient une poursuite volontaire pour sauver le Maillot Blanc de Rein Taaramaë. En effet l’Estonien se trouvait directement menacé par Rolland, Coppel et Jeannesson, présents dans le peloton de tête. Malgré le regroupement général, il n’aurait profité qu’un seul jour de cet enviable maillot distinctif, l’abandonnant définitivement à Rolland au sommet de l’Alpe.

 

Rolland qui était déjà parti depuis cinq kilomètres au moment de la jonction générale à quinze kilomètres de l’arrivée. Poursuivi par Hesjedal, décidément revenu en bonne forme en cette fin de Tour (3e à Gap et 10ème la veille au Galibier), Pierre Rolland put croire sa tentative compromise par le retour de Contador en personne, qui ne renonçait pas tout à fait à gagner l’étape, et qui réagissait à quelques mouvements d’agitation de la part d’Evans et Schleck. Après avoir dépassé Rolland, le triple vainqueur du Tour repartait avec témérité pour de longs kilomètres qui firent penser au plus grand nombre qu’il sauverait son honneur en remportant bel et bien une victoire de prestige.

 

Un bien pénible labeur attendait désormais Voeckler, qui n’avait même pas eu le temps de profiter de la jonction pour souffler et qui commençait une rude et décisive ascension, n’ayant pu résister à ses nouvelles manœuvres.

 

Devant, Alberto Contador traçait donc son chemin seul, laissant croire que son offensive matinale n’avait pas été rendue vaine par les différents regroupements ultérieurs. Le bon rythme de l’Espagnol n’égalait cependant pas celui de ses meilleures envolées et son avance n’enfla pas comme il eût fallu, malgré dix kilomètres passés seul à ingurgiter les virages de l’Alpe d’Huez. Derrière lui, Rolland maintenait un effort admirable, bientôt rejoint par Samuel Sanchez, auquel il laissa le soin de combler l’écart sur un Contador soudain frappé de douleur en fin de montée. Les trois hommes furent ainsi réunis à 2,5 kilomètres du sommet, et le Français, encore très frais, n’attendit pas davantage pour contrer les deux Ibères, avec une audace dont il fut brillamment récompensé. Il était le deuxième Français à décrocher l’Alpe d’Huez, vingt-cinq ans après Bernard Hinault, qu’on avait vu arriver dans une grande accolade avec Greg LeMond. Les louangeurs purent établir les plus belles promesses de carrière à la lumière de cet exploit, et les plus optimistes des prophéties prédirent à Rolland la victoire future d’un Tour de France.

 

Une minute derrière, Cadel Evans s’était laissé conduire toute l’ascension par les frères Schleck, et ne pouvait pas rêver mieux. Tout s’était passé comme si, en dirigeant l’attention des Luxembourgeois sur lui, Contador leur avait fait oublier l’Australien au moment crucial où ils auraient dû l’éreinter coûte que coûte. Les deux frères semblaient disposer des ressources nécessaires pour accroître leur rythme, et démontrèrent d’ailleurs leur relative fraîcheur en sachant répondre aux vives attaques qu’Evans plaça dans les deux derniers kilomètres. Mener le groupe dans l’Alpe d’Huez, avec Evans dans leur roue, pouvait relever de l’hérésie stratégique, d’autant plus que Thomas Voeckler était désormais sorti du jeu pour la victoire, et même éjecté du podium, en dépit d’une montée courageuse et hargneuse. Arrivé 20e à 3’22’’ de son affranchi d’équipier (à 2’25’’ d’Evans et Schleck), Voeckler ruinait là les espoirs des plus exaltés qui l’avaient envisagé en jaune à Paris. Passé 4e au classement général, il ne pouvait plus vraiment accéder à l’une des marches du podium, et devait même se préserver d’une performance de Contador ou Cunego.

 

Il abandonnait ainsi son Maillot jaune à Andy Schleck, qui prenait en souriant le commandement du Tour devant son propre frère, situation inédite. Peut-être le Luxembourgeois était-il sincèrement convaincu, alors, de pouvoir préserver cette position, en dépit des 57 minces secondes d’avance dont il disposait sur Evans. Le pari n’était certes pas parfaitement insensé, mais exceptionnellement dangereux. Ce jour-là, au sommet de l’Alpe d’Huez, les deux frères Schleck semblaient naïvement soulagés de détenir conjointement l’autorité, comme si d’occuper les deux premières places du classement général décuplait leurs chances de remporter le Tour.

Quant au Grand prix de la montagne, il avait fallu attendre le dernier sommet de ce Tour pour en déterminer le lauréat. Jelle Vanendert n’avait pas su gagner le moindre point dans les Alpes et perdait logiquement la première position. Sa deuxième place à l’Alpe permettait à Samuel Sanchez de gagner le Maillot à pois, dont Andy Schleck avait été virtuellement possesseur après le passage au Galibier. La 4e place de l’étape aurait garanti au Luxembourgeois la victoire de ce classement, que ni Sanchez ni lui ne s’étaient finalement vraiment disputé, et qui s’était décidé un peu par hasard, au gré des circonstances exceptionnelles de ces deux dernières étapes de montagne.