1. Hushovd remet le couvert

Quand le Canadien Hesjedal (Garmin-Cervélo) franchit en tête le col de Manse, dix-sept secondes avant Boassen Hagen (Sky) et Hushovd (Garmin-Cervélo), Gap était acquis à l’un de ces trois hommes, mais le plus gros n’était pas encore fait. Les onze kilomètres pluvieux qu’il restait à descendre étaient loin d’être une formalité et l’on se souvenait encore très bien, avec des frissons dans les reins, de ce virage horrifiant qu’une vue plongeante d’hélicoptère nous avait montré faisant virevouster le malheureux Joseba Beloki. Le macadam n’était alors pas détrempé, la chaleur au contraire l’y faisait fondre par endroits, et le Basque n’avait pas mis plus de trois secondes en tout pour y éparpiller son talent brisé. Dans son sillage, Lance Armstrong avait dû balayer en une fraction d’instant la peur panique de partager le piteux destin de son dauphin d’alors et, par un réflexe génial, avait préféré poursuivre à travers champs mais sain et sauf. C’était à quatre kilomètres de l’arrivée, lors de la 9ème étape du Tour 2003 remportée par Vinokourov. La chute de Beloki et la réaction d’Armstrong avaient été instantanément associées, passant aussitôt dans la légende cycliste. L’Espagnol n’avait par la suite plus jamais retrouvé le niveau qui l’avait placé trois fois de suite sur le podium du Tour (3e en 2000 et 2001, 2e en 2002) et son palmarès s’était tout bonnement interrompu dans cette descente à La Rochette. Le peloton était alors arrivé là par l’est, il passait cette fois par le col de Manse, au nord, sans pouvoir reprendre les dix échappés du jour.

 

Pour ce qui concernait la victoire d’étape, le peloton n’avait donc plus de prétention et n’avait plus qu’à gérer sa descente avec la prudence requise et en guettant les velléités éventuelles de Voeckler, une fois le col de Manse franchi. Les fuyards règleraient leurs comptes entre eux, les choses paraissaient du reste déjà bien avancées puisque Hesjedal, Hushovd et Boasson Hagen filaient dans la descente avec l’intention bien avouée de ne laisser que les accessits à Devenyns, Ignatiev, Grivko, Marcato, Martin, Perez et Roy, les compagnons d’échappée dont il s’étaient délestés.

 

Hushovd et Boassen Hagen, compatriotes mais pas équipiers, partageaient déjà le privilège d’avoir chacun gagné une étape de ce Tour, et partageraient d’ailleurs bientôt celui d’en gagner deux chacun. L’honneur reviendrait au Champion du monde, par un très beau sprint, de réaliser le premier son doublé, tandis que Boasson Hagen, son vaincu, l’imiterait dès le lendemain à Pignerol. Hesjedal quant à lui, pas compatriote mais équipier d’Hushovd chez Garmin-Cervélo, qu’il aidait à triompher en prenant Boasson Hagen en étau, inaugurait une excellente semaine par un net regain de forme qui rachèterait son très médiocre début de Tour et lui permettrait de passer de la 32e à la 18e place du classement général. Malheureusement pour lui, la victoire d’étape à Gap eût probablement été une compensation plus remarquable. Il deviendrait en 2012 le premier Canadien à gagner un Grand Tour en s’adjugeant le Giro.

 

Sans vraie surprise, cette première étape alpestre, pas assez difficile pour les favoris, devait donc être un bout d’os jeté aux baroudeurs. Après la descente du col de Manse, dangereuse, mouillée, crainte, mais finalement courue sans péril par les hommes de tête, Hushovd réalisait la performance étonnante de gagner une deuxième fois sur un terrain peu plat, et Roy qu’il avait cruellement corrigé à Lourdes, était encore cette fois du voyage (7e de l’étape), ce qui faisait de lui un coureur très familier du public et emblématique de ce Tour.

 

Pourtant, ce col de Manse, aux pourcentages moyens et à la difficulté présumée tout aussi passable, fut le lieu choisi par Contador (Saxo Bank-Sungard), tout enjeu pour la victoire d’étape écarté, pour secouer ses semblables. Les trois attaques successives que le Madrilène choisit de placer là, et auxquelles seuls quelques-uns des tout meilleurs du Tour surent répondre, relançaient les interrogations sur son état de forme, qu’on supposait redevenu bon, sur ses intentions réelles et surtout sur sa capacité à ne faire de ce gentil col de Manse que le hors d’œuvre d’un festin que l’Izoard, le Galibier, l’Alpe d’Huez, au menu des jours qui viendraient, pouvaient rendre pantagruélique. Et s’il commençait là un vaste programme de reconquête, dont il était un des seuls au monde qu’on crût volontiers capable ?

 

En démontrant là sa fierté, Contador malmena Andy Schleck et donna à Evans l’opportunité d’une réplique incisive qui fit de la descente du col de Manse un nouvel instrument de sa victoire à venir. De fait, l’Espagnol y gagna bien moins que l’Australien.

 

L’équipe BMC n’avait peut-être pas imaginé une offensive de Contador mais avait prévenu les risques en assurant le train aux abords de l’ascension. Manifestement en belle forme, Evans fut du reste un des seuls à savoir résister aux assauts de l’Espagnol sans trop de mal, dans sa posture caractéristique, et l’on observa sans surprise qu’à la troisième tentative de Contador, il fut le seul avec Samuel Sanchez à pouvoir l’accompagner. Le peloton venait d’être essoré par les premières attaques de Contador, auxquelles Voeckler et les frères Schleck avaient encore su répondre convenablement, si bien qu’un instant tous les premiers du classement général, excepté Basso, s’étaient retrouvés seuls devants : Voeckler, Fränk Schleck, Evans, Andy Schleck, Sanchez et Contador. Mais cette fois, ni le Français ni les Luxembourgeois ne purent suivre le rythme du trio que, du reste, ils ne revirent plus.

 

Evans ne se fit pas prier, la perspective de basculer au sommet sans les frères Schleck lui commanda de relayer Contador, car il savait que la descente alors lui serait plus avantageuse. Andy démontra en effet pour l’occasion une navrante inhabilité, et descendit aussi lamentablement qu’un fer à repasser. On le vit s’immobiliser presque dans les virages et perdre en un rien le contact avec le groupe du Maillot jaune. L’image en eût été touchante si l’enjeu n’avait pas été si grand : alors qu’il n’avait que 18’’ de retard sur le trio Evans-Contador-Sanchez au sommet du col de Manse, Schleck franchit la ligne d’arrivée, 11,5 kilomètres plus loin, avec 1’09’’ de retard sur Evans et 48’’ sur le groupe auquel il appartenait au moment de basculer dans la descente. Il coupa la ligne dans la roue de son équipier Monfort, en 36ème position, avec une apparente désinvolture qui ne trahissait pas encore son amertume. Il venait de perdre trop sottement un temps si précieux qu’il y perdait aussi un peu de sa candeur et de son charme. Sans trop mesurer que ses incriminations ne l’excusaient pas, bien au contraire, on le prit à pester contre les descentes et à accuser les organisateurs de rendre la course trop dangereuse. Il percevait peut-être à quel point sa mauvaise prestation, qui l’avait quand même conduit à offrir plus d’une minute à Evans en quelques instants, obscurcissait ses desseins, d’autant plus que son aîné s’était quand à lui maintenu dans le groupe Voeckler et détenait désormais un avantage sur lui beaucoup trop net pour qu’on ne pensât pas à en faire le chef unique de l’équipe Leopard. Officiellement pourtant, la hiérarchie entre les deux frères n’était pas ainsi tranchée, et l’on optait pour un inlassable et flegmatique optimisme.

 

À la faveur de cette descente, que Contador et Sanchez subirent dans son sillage, et qu’il accomplit avec une hargne contenue et beaucoup de qualités qu’il empruntait à son expérience de cross-country, Evans se repositionna ainsi à la deuxième place du classement général, 1’45’’ derrière Voeckler, 4’’ devant Fränck Schleck, 1’18’’ devant Andy, 1’41’’ devant Sanchez et 1’57’’ devant Contador. L’Australien confirmait le statut de favori dont on l’investissait chaque jour davantage depuis les Alpes, et qu’on ne lui prêtait pourtant pas au départ de Vendée. Voeckler restait cependant à prendre, qui poursuivait dans ses démonstrations de panache. Il fallait contenir les Schleck, Sanchez et Contador, tous capables d’un coup pendable. Mais le plus grand danger pour Evans restait le jour de grande défaillance, qu’on lui avait déjà connu plusieurs fois dans sa carrière.