Introduction aux chapitres alpins

La fin des tergiversations

Les Pyrénées n’ayant eu qu’une influence ténue sur le classement général, la course se ferait dans les Alpes ou ne se ferait pas. La hiérarchie qui s’était dessinée dans les deux premiers tiers du Tour ne s’était pas installée avec suffisamment de caractère pour qu’on pût l’admettre sans une légitime frustration. Il lui fallait, pour recevoir le plus large agrément, se confirmer par un coup d’éclat, dans un choc, par les larmes, la colère et la sueur, mais surtout ne pas persister dans la voie suspecte du consensus ou de l’immobilisme.

 

Les deux garçons qui avaient néanmoins tout à gagner de cet état de fait, Voeckler et Evans, ne pouvaient raisonnablement pas se plaindre d’avoir vu leurs adversaires tergiverser et remettre sans cesse l’ouvrage au lendemain. S’il avait superbement franchi les cols pyrénéens en provoquant dans son sillage une onde d’exaltation, le premier avait en effet tout à craindre, en revanche, du déclenchement à retardement des grandes offensives dans les cols alpestres. Il n’était pas garanti non plus que l’Australien supportât la multiplication des cadences.

 

La 18ème et la 19ème étapes, en particulier, qui s’achevaient respectivement au sommet du Galibier et de l’Alpe d’Huez, devaient être décisives et pouvaient précipiter la perte de l’un et de l’autre, réhabiliter Contador, ou affirmer la domination d’un Schleck – l’équipe Leopard ne semblait pas totalement décidée à arrêter son choix pour l’un ou l’autre des frères. Comme le risque était très grand que Voeckler y perçût trop brutalement ses limites et qu’il perdît en un coup trois fois plus que nécessaire pour le sortir du jeu, on l’encourageait à profiter des deux étapes précédentes, et plus spécialement des derniers kilomètres à Gap et Pignerol qui se courraient en descente, pour exploiter ses talents de voltigeur et tenter crânement d’accroître son avantage. Ce type d’entreprise était à sa portée et pouvait, en cas de réussite, déstabiliser gravement ses adversaires. Malheureusement, sans lui être fatales, les descentes où il avait espéré affermir sa gloire personnelle tournèrent à son désavantage. Elles ne laissèrent pas Andy Schleck indifférent non plus, qui pesta beaucoup et y perdit un peu plus de son Tour.

 

C’est qu’en effet, la course prit, comme espéré, une nouvelle tournure. Mais plus tôt que prévu, puisque n’attendant pas les hauts cols aux noms intimidants, Contador pansa un peu de son orgueil écorché en donnant un tour d’écrou dans les descentes de La Rochette et de Pra Martino, précisément dans ces deux premières étapes alpestres, de difficulté très relative, où l’on pensait des grands favoris qu’ils se réserveraient pour les suivantes et de Voeckler qu’il pourrait les piéger.

 

En vérité, Contador n’y gagna rien pour le classement général à titre personnel, mais ses actions et ses inactions tout au long de ce Tour influèrent tant sur la course et sur la stratégie des Schleck qu’à sa manière, il fut un peu l’artisan de la réussite d’Evans. Pour belles et courageuses qu’elles fussent, ses attaques du col de Manse et de Pra Martino ne furent pas encore de nature à renverser le Tour à son profit, mais elles pouvaient laisser redouter le pire en vue du Galibier et de l’Alpe d’Huez, où un coup à la Gaul était encore théoriquement possible. En 1958, le Luxembourgeois avait retourné le Tour dans la 21ème étape, entre Briançon et Aix-les-Bains, alors qu’il avait plus d’un quart d’heure de retard au classement général. Mais les presque deux minutes de Contador sur Evans ne diminuèrent pas, ni dans le Galibier où il subit la course avant d’essuyer une défaillance au sommet, ni dans l’étape de l’Alpe d’Huez où son ultime et splendide réaction rehaussa son prestige en grande partie à cause de son émouvant échec. Actif, brave, déterminé mais pas dominateur, l’Espagnol n’avait pas les ressources ni les moyens de gagner ce Tour. Or, les Schleck ne le comprirent que trop tard. Ils avaient trop attendu et perdu les quinze premiers jours à guetter un rival très virtuel, oubliant ainsi d’éreinter Evans qui gentiment faisait dans l’ombre une course idéale. L’historique chevauchée entreprise dans la 18ème étape par Andy, de Pignerol au Galibier, quoique captivante, se conclut certes par une victoire d’étape de très haut prestige, mais ne pouvait rien qu’être inféconde et traduisait déjà l’échec du duo fraternel ; le benjamin reprit alors à Evans le double seulement de ce qu’il lui avait concédé deux jours plus tôt à Gap par la faute de Contador, alors que même le triple n’eût pas suffi pour espérer sortir en jaune du contre-la-montre de Grenoble.

 

Une minute d’avance pour un Schleck sur Evans au matin de ce contre-la-montre redouté était bien le minimum requis, deux minutes étaient plus sages et l’on n’osait pas trop avouer que trois minutes même ne seraient pas du luxe : elles auraient pourtant été nécessaires. Autant dire que l’échappée belle du Galibier n’était d’avance qu’un coup pour l’honneur, bien qu’Andy lui-même fût probablement convaincu de ses chances jusqu’au désastre grenoblois.

 

Mais au moins les deux grandes offensives conduites par Schleck puis Contador légitimèrent-elles le succès final d’Evans. Avec détermination et méthode, et sans chercher pourtant à resplendir, l’Australien sortit de sa retenue, sans bafouer sa discrétion, en contrariant les conspirations. Aussi fit-il la preuve de sa résolution à gagner le Tour en prenant seul en main une féroce poursuite sur Andy Schleck. Au sommet du Galibier, le Tour lui était presque acquis.

 

Les Schleck manquèrent une dernière occasion lorsque Andy s’obstina, le lendemain dans l’ascension de l’Alpe d’Huez, à emmener l’Australien dans sa roue à la poursuite d’un Contador dont le pouvoir de menace était désormais pourtant réduit à néant – et derrière, Voeckler était écarté de la victoire, si bien qu’Evans était le seul de ses rivaux encore crédible. Ce faisant, le Luxembourgeois lui remettait sa lettre de capitulation. Le Maillot jaune qu’il prendrait au sommet, c’était le moins seyant qu’il pût rêver, tunique éphémère qu’il lui avancerait sur un plateau d’argent dès le lendemain.

 

Vraisemblablement les Schleck et leur équipe Leopard avaient-ils péché en persistant trop longtemps à ménager les intérêts de l’un et de l’autre, tout en prétendant le contraire, jour après jour, sans oser décider lequel devait œuvrer pour l’exclusive cause de l’autre, ce qui les conduisit à poser pour la belle, inédite mais pénible image où deux frères partageaient les deux plus mauvaises places du podium parisien.

 

Après l’arrivée à l’Alpe d’Huez et au matin du contre-la-montre décisif, la hiérarchie était donc plus solidement établie. Des huit hommes qui se plaçaient à l’orée des Alpes comme de possibles vainqueurs, seuls Evans et les frères Schleck restaient en lice. Voeckler venait de flancher sans sombrer, les deux Italiens Basso et Cunego n’avaient pas démérité mais s’étaient révélés incapables d’influencer la course, Sanchez avait accusé le coup dans l’étape du Galibier et Contador n’avait que vainement tenté de retourner l’affaire à son profit – même le podium lui était devenu presque inaccessible, et son dernier défi consistait à disputer la quatrième place à Voeckler.

 

Voeckler qui finit donc bien par lâcher le morceau, ruinant les espoirs fous d’un public qui s’était pris à y croire. Au sommet du Galibier, la joie qu’il exprimait de sauver encore une fois le Maillot jaune, malgré une ascension diabolique qui l’avait obligé à une performance véritablement sensationnelle, lui laissait peut-être entrevoir l’enivrante perspective de refaire le coup jusqu’à Paris. Son accès de fureur le lendemain, à l’instant critique où il sentit ses fantasmes s’évanouir, trahissait-il cette espérance dont il avait feint pourtant chaque soir de se garder ? Peut-être se reprochait-il alors d’avoir été trop gourmand, en cherchant à suivre Contador et Schleck dans le raid infernal qui ferait de cette étape, au regard de sa très courte distance, la plus dévastatrice du Tour ? Il n’est pas impossible qu’il eût résisté à la montée de l’Alpe s’il avait préféré rester sous la protection du peloton de poursuite, mais on ignorait encore que Contador et Schleck seraient repris. Il n’était pas absurde alors qu’il s’inquiétât pour les quinze minces secondes qu’il avait préservées la veille sur Andy. Il voulut être acteur de ce moment d’histoire et en paya les frais. Il perdit le Maillot – qu’il aurait perdu de toute façon dans le chrono – mais aussi ses chances de podium.

 

Ces deux étapes au sommet s’attribuèrent donc une grande part de la dramaturgie de ce Tour. On y vit des coureurs bien classés y perdre allègrement dix minutes ou un quart d’heure, mais ils furent si nombreux dans ce cas que le classement général n’en fut pas vraiment bouleversé. Seul Rigoberto Uran perdit trop dans l’opération, à savoir plus d’une demi-heure, le Maillot blanc et douze places au classement général. Avec Roche et Casar, il disparut des vingt premiers, laissant la place à Coppel, Vande Velde et Hesjedal, qui enregistrèrent les meilleures progressions, avec un certain Pierre Rolland, nouveau Maillot blanc et vainqueur flamboyant de Sanchez et Contador au sommet de l’Alpe d’Huez après dix jours à s’employer pour Voeckler. Et si le jeune frondeur céda de justesse la dixième place du classement général final à son compatriote et très régulier Jean-Christophe Péraud, il accomplit néanmoins le nouvel exploit de sauver à Grenoble son Maillot blanc malgré la menace réelle que représentait l’Estonien Taaramaë.

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Voir le classement général avant les Alpes.