Quatrième partie - Alpes : Où Evans réfrène les grandes offensives

2. Descente infernale sur Pignerol

À Pignerol, dans le Piémont, où l’arrivée de la 17ème étape venait de se juger, on avait un peu l’impression d’avoir rejoué l’étape de la veille. Les événements y avaient été assez semblables et l’on entendait maugréer les frères Schleck, tout comme ils avaient fulminé à Gap. À les écouter, on devinait qu’un beau Tour de France, digne et raisonnable, devait éradiquer jusqu’à la notion de descente. Et qu’il était, surtout, inconvenant de faire d’une descente le lieu de son attaque, comme Alberto Contador venait précisément de s’en rendre coupable, quelques instants plus tôt, au moment de se laisser glisser de la côte de Pra Martino vers Pignerol. Et d’ailleurs, l’aigreur ne manquait pas de susciter le souvenir, pas digéré, du saut de chaîne d’Andy Schleck dans le Port de Balès en 2010. À Pignerol, ce 20 juillet 2011, on soufflait encore que Contador n’avait pas été très chic de prendre le Maillot jaune à son jeune rival, un an plus tôt, sur ce coup-là.

 

Chez les Schleck, on pestait certes, mais on pouvait être soulagé malgré tout de n’avoir cette fois rien perdu. La descente de Pra Martino avait quand même été pour eux bien moins ravageuse que celle du col de Manse, la veille, où Andy avait perdu en quelques kilomètres ce que toutes les Pyrénées n’avaient pas réussi à soutirer à l’un ou à l’autre des favoris. Pignerol n’aggrava pas sa situation sur Evans, et Contador ne reprit finalement rien à ses adversaires. Fränk Schleck, Cunego, Sanchez, Evans, Contador et Andy Schleck franchirent ensemble la ligne d’arrivée, accompagnés aussi de Péraud, Taaramaë et Vanendert. Ce n’est pourtant que dans les derniers hectomètres que ce groupe se rassembla et il s’en fallut de peu que Sanchez et Contador bravassent leurs adversaires. La descente infernale que les deux Espagnols venaient d’accomplir avait scellé entre eux une alliance qui ne fut déjouée que sur le fil. Les risques encourus démontraient la détermination de l’un et de l’autre qui pouvaient encore, à ce moment du Tour, espérer finir en jaune à Paris.

 

Des huit premiers du classement général manquaient donc Basso et le Maillot jaune lui-même. Déjà la veille Basso avait perdu du temps, moins qu’Andy Schleck certes, mais suffisamment pour le faire reculer au classement général. Les très hauts sommets, par la suite, ne l’autoriseraient pas à compenser ce double débours et à s’affirmer plus fortement. C’est qu’il n’avait pas retrouvé les dispositions de son caractère qui lui avaient permis de s’adjuger le Giro 2010 et de revenir si près du niveau qui avait fait de lui, en 2006, le successeur présumé d’Armstrong. Ambitieux pourtant et sûr de ses chances, l’Italien montra souvent son intention d’influencer le déroulement de ce Tour. Mais dans les faits, malgré son omniprésence, Basso n’entra jamais dans un rôle d’opposition effective. Les Alpes le laissèrent dans l’ombre des meilleurs et le confirmèrent dans une honorable huitième place finale, qu’il ne trouverait que blafarde au regard de ses prétentions.

 

Voeckler, quant à lui, fut victime de son propre zèle et ne franchit la ligne que 27’’ après le groupe des favoris pour avoir voulu tirer profit d’une descente qui tourna ironiquement à son désavantage, alors qu’elle était le dernier lieu où il pouvait accroître son avance au classement général. C’est d’ailleurs en suivant ses trajectoires audacieuses que Sanchez et Contador avaient profité des lacets ombrageux mais finement techniques de la descente de Pra Martino pour tenter des écarts. Or sans l’intempestive sortie de route qui lui fit visiter la cour d’une chaumière au plus mauvais moment, Voeckler n’eût jamais laissé les Schleck anéantir son intrépidité en le précédant à Pignerol. Mais c’est bien vers Contador seul que s’orienta le ressentiment des Luxembourgeois, qu’on avait obligés à des acrobaties qu’ils appréciaient assez peu.

 

Quelques instant plus tôt, Contador avait déjà dévoilé son jeu quand nous en étions encore à grimper la côte de Pra Martino, mais son attaque avait été d’un effet très relatif. L’équipe BMC d’Evans avait déjà fait le plus gros en réduisant le peloton à une petite trentaine d’hommes. Sentant qu’Uran (Sky) n’était pas dans les meilleures dispositions, l’Estonien Taaramaë (Cofidis) y avait aussi mis du sien dans l’espoir de lui prendre le Maillot blanc. Mais en fin de compte, c’est bien la descente sur Pignerol qui s’avéra décisive, cette manière de sentier sous-bois dont l’étroitesse et la dangerosité proclamée faisaient frémir les frères Schleck.

 

Les cols de Montgenèvre et de Sestrières, placés trop loin de l’arrivée, n’avaient pas eu d’effet sur les favoris et n’avaient eu pour seule vocation que d’influencer le scénario pour la victoire d’étape. Ruben Perez (Euskaltel-Euskadi) s’était démené comme un diable pour faire de Sestrières l’instrument de sa victoire, mais ses treize compagnons d’échappée avaient contrarié ses ardeurs. Parmi eux, Sylvain Chavanel (Quick Step) escomptait retrouver un peu de l’éclat perdu depuis le Championnat de France qu’il avait survolé le 26 juin à Boulogne-sur-Mer. En net regain de forme après un début de Tour très maussade, il n’avait cependant pas le niveau requis pour s’imposer aux autres et grâce auquel il avait gagné deux étapes en 2010, à Spa et aux Rousses, en se permettant le luxe de prendre à chaque victoire le Maillot jaune. Il retrouverait toutefois des couleurs au Tour d’Espagne avec le Maillot rouge gardé quatre jours – il achèverait ainsi avec honneur une saison 2011 sur laquelle le jugement général eût été dix fois plus laudateur s’il ne s’était laissé confisquer la victoire du Tour des Flandres par Nick Nuyens.

 

Deuxième la veille à Gap, où les deux coéquipiers Hesjedal et Hushovd l’avaient pris en tenaille, Edvald Boasson Hagen (Sky) avait cette fois pris la précaution de partir seul à l’assaut de Pignerol, en contre-attaquant Chavanel, une fois que Perez fut rappelé à l’ordre. Le Norvégien étant supérieur au reste de l’échappée n’avait plus eu qu’à gérer au mieux la descente périlleuse de Pra Martino, où Jonathan Hivert (Saur-Sojasun), que ça n’effrayait pas de poursuivre un tel champion, avait payé sa témérité de deux sorties de route spectaculaires. Quant à Casar, il avait encore échoué à la troisième place de l’étape.

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Voir le classement de l’étape 17.

Voir le classement général à l’issue de l’étape 17.