3. Le deuxième défi de Voeckler

À la veille de la douzième étape, qui enverrait les coureurs à l’assaut de l’inédite Hourquette d’Ancizan, du Tourmalet et de la montée de Luz-Ardiden, une drôle d’incertitude règnait autour de Contador, qu’on disait tracassé, usé, blessé, en un mot : au bord de l’abandon – l’intéressé démentait. Son retard sur Evans et les Schleck n’avait rien de définitif, mais rarement il avait motivé tel scepticisme à son égard. On spéculait à tort et à travers sur son comportement probable dans cette première étape de haute montagne, en se rappelant l’arrivée à Morzine en 2010 où ses adversaires n’avaient pas su tirer parti de sa fugace mollesse.

Son principal contradicteur, Andy Schleck, ni son aîné Fränk ne permettaient quant à eux qu’on pût juger de leur réel état de forme. Le mystère, en vrai, entourait les deux frères, bien classés et toujours propres sur eux, sereins en apparence mais secrètement obsédés par Contador. Devant eux restait tapi Cadel Evans, auquel les observateurs accordaient chaque jour plus de crédit mais dont on persistait à guetter l’inévitable défaillance.


Brajkovic, Wiggins, Van den Broeck, Vinokourov, Horner avaient quitté la course, Hesjedal et Kreuziger avaient perdu leurs chances d’accessit, Leipheimer avait également reculé, Gesink se montrait aussi pâle que le maillot blanc qu’il cèderait sans surprise à Luz-Ardiden. Restaient : Klöden, qu’on ne pouvait pas sous-estimer mais qui serait incapable de sauver la RadioSchack du désastre ; Basso, aussi bien placé que discret et dont le pari fou de revenir au premier plan du Tour apparaissait de plus en plus crédible ; Velits, manifestement déterminé à confirmer son podium de la Vuelta, mais qui ferait chou blanc ; Samuel Sanchez, qui s’apprêtait à opérer une remontée propre à inquiéter les meilleurs ; Vande Velde, incertain, tombé sur la route de Saint-Flour, et qui passerait la montagne sans déshonneur ni splendeur. D’autres garçons de grande qualité restaient en mesure de jouer un rôle, comme Cunego, Karpets, Roche, De Weert, Danielson, Taaramaë ; certains persistaient à croire que Tony Martin pouvait se maintenir avec les meilleurs grimpeurs. Et puis il y avait Voeckler…

Au soir de l’étape Issoire – Saint-Flour trois jours plus tôt, les présages n’accordaient à Voeckler que trois à cinq maillots jaunes. Ses aptitudes d’ensemble et le classement général encourageaient en effet l’analyse globalement approuvée selon laquelle l’avance dont il disposait sur les favoris était très insuffisante pour sortir des Pyrénées en jaune. La question était plutôt de savoir dans laquelle des trois étapes pyrénéennes il perdrait sa première position, étant entendu que les deux étapes préalables de transition entre le Cantal et les premiers grands cols ne constitueraient quant à elles pas un problème – d’où la garantie des trois jours.


En 2004, alors tout fraîchement champion de France mais encore inconnu du grand public, Thomas Voeckler, 25 ans, avait pris le maillot jaune à Armstrong de manière aussi imprévisible, grâce à l’échappée de Chartres sur terrain plat, réglée au sprint par O’Grady douze minutes et demie avant le peloton, et dans laquelle on trouvait déjà un certain Casar. Il ne l’avait rendu à l’Américain qu’à Villard-de-Lans, dans les Alpes, dix jours plus tard. Il avait entre-temps accompli une manière d’exploit personnel en résistant plus valeureusement que prévu dans les Pyrénées, préservant vingt-deux minces mais déterminantes secondes au Plateau de Beille, après les deux premiers jours de haute montagne. Vingt-deux secondes qui lui avaient octroyé deux jours de sursis. Le public français s’en souvient, sur lequel Voeckler exerce depuis un flagrant pouvoir de séduction. Ces vingt-deux secondes avaient été pour beaucoup l’héroïque défi lancé aux plus méticuleux des champions par un ordinaire marmiton que rien ne prédestinait à pareille fortune, a fortiori dans le Tour dont Lance Armstrong fit son grand-œuvre. Ces vingt-deux secondes avaient dénoué des frustrations, exalté des engouements, excité l’admiration ou plus modestement inspiré une certaine et juste affection. Harassé par une telle débauche d’énergie à laquelle sa soudaine popularité l’avait exhorté, il avait ensuite rétrogradé jusqu’à la 18e place du classement général final.


Voeckler n’était cependant pas homme de Grand Tour. Peu intéressé par les contre-la-montre, mais surtout pas assez rodé à la très haute montagne, où il n’était pas en mesure de rivaliser avec les ténors dans des circonstances de course ordinaires, il ne disposait manifestement pas des qualités requises pour cibler le classement général d’une épreuve de trois semaines. Sa marge de progression en haute altitude ne lui permettrait pas, en effet, d’influencer le classement (sa meilleure place entre 2005 et 2010 serait une 66e place).  Il lui fallait préférer exploiter les compétences par ailleurs solides qui l’orientaient davantage vers la chasse aux étapes, aux courses d’un jour et aux courses à étapes de moyenne difficulté. Les dix journées en jaune de 2004 n’auraient été qu’un événement de carrière, mais d’autres succès lui étaient promis à condition de bien cibler ses objectifs. Pas vraiment sprinteur, pas grimpeur de grands cols, pas spécialement rouleur, Voeckler n’en était pas moins doté de grandes dispositions mentales et physiques qui faisaient naturellement de lui un baroudeur de premier rang. Voilà à peu près le portrait de Thomas Voeckler tel qu’il était perçu aux alentours de son accession à la renommée, et tel qu’il avait perduré jusqu’en 2011.

Ce Tour 2004 constituait donc l’unique élément de référence pour établir quelques prévisions au soir de l’étape de Saint-Flour. L’empire de Voeckler s’annonçait dès lors fugitif pour la principale raison que son avance sur les favoris (2’26’’ sur Evans) était presque quatre fois inférieure à celle qu’il détenait sur Armstrong en 2004 après l’échappée de Chartres (9’35’’), et qu’elle était inférieure de surcroît au temps qu’il avait perdu dès la première étape pyrénéenne sur Armstrong et Basso, à La Mongie (3’59’’). Il avait alors déboursé 8’41’’ en deux jours. La seule étape de Luz-Ardiden pouvait donc suffire, dès l’entrée dans les Pyrénées, à le destituer. C’était d’ailleurs l’avis que claironnait l’intéressé, cherchant à faire taire les laudateurs trop audacieux et à s’épargner la pression qu’ils lui mettaient sur le dos. Ne pas s’échiner à conserver un maillot perdu d’avance, et garder des forces pour une victoire d’étape, voilà de façon simpliste la stratégie d’ensemble qui semblait devoir s’imposer.


Le comportement imprévisible des favoris et la très grande forme de Voeckler autorisaient néanmoins à envisager, sans être totalement déraisonnable, la possibilité de garder le maillot jusqu’au Plateau de Beille, comme en 2004, soit deux jours supplémentaires – l’étape intermédiaire Pau-Lourdes étant considérée comme hypothétiquement inopérante. Trois à cinq jours en jaune, en fonction des circonstances de course : c’était donc le pronostic le plus répandu.

 

En outre, les quarante minutes que Voeckler avaient perdues en 2004 entre la première étape de montagne et le contre-la-montre de Besançon ne permettaient guère d’espérer un accessit à Paris. Ceux qui invoquaient sa forme éblouissante pour pronostiquer un excellent classement final – voire le podium – étaient plutôt tenus pour de gentils rêveurs. Les plus hauts cols devaient perdre Voeckler, ne pouvait-on que leur rétorquer. La suite démontrerait que leur présage n’était pas si dément.

 

En effet, Voeckler n’était certes pas homme de Grand Tour mais sept ans avaient passé depuis la démonstration d’opiniâtreté du gavroche au regard indocile et pétillant, qui tenait son surnom Ti-Blan (« le petit Blanc ») de ses dix années passées en Martinique. Le garçon avait pris de la bouteille et largement confirmé ses talents de baroudeur-puncheur, devenant un pilier de l’équipe de Jean-René Bernaudeau, tour à tour Bonjour, Brioches-La Boulangère, Bouygues Telecom puis Europcar, dont on dit que l’investissement dans le cyclisme ne fut consenti qu’à la condition que Voeckler restât dans l’équipe. C’est qu’en effet l’Alsacien s’était fait plus qu’une place dans le peloton français : il en était devenu l’un des tout meilleurs représentants, peut-être le plus prolifique, le plus constant et le plus téméraire de sa génération, de quoi renforcer sa popularité. Espiègle et gouailleur, il n’en avait pas moins oublié de faire valoir deux de ses principales qualités sur la bicyclette, la hardiesse et l’intelligence de course qui lui ouvraient le droit de vaincre sans complexe, pourvu qu’il ne se trompât pas d’objectif. Aussi s’était-il principalement adjugé un Paris-Bourges (2006), un Grand Prix de Plouay (2007), un Trophée des Grimpeurs (2009), un Grand Prix de Québec (2010), un Tour du Haut-Var (2009), un deuxième Championnat de France (2010), deux étapes du Tour de France (2009 et 2010), mais aussi une Route du Sud (2006), un Tour du Poitou-Charentes (2007) et une étoile de Bessèges (2009) avant de connaître une espèce d’état de grâce en 2011 : vainqueur d’une étape du Tour Méditerranéen et du Tour du Haut-Var (pour la deuxième fois), il s’illustra à Paris-Nice en remportant deux étapes avec une fougue toujours renouvelée, poursuivit avec Cholet-Pays de Loire, une étape du Tour du Trentin et le classement général des Quatre Jours de Dunkerque dont il écrasa l’étape des monts, avant de prendre la médaille de bronze au Championnat de France.


Quelques jours avant ce Championnat de France à Boulogne, remporté de main de maître par Sylvain Chavanel (Quick Step), Voeckler avait accompli sur le Dauphiné une prestation d’ensemble qui préfigurait, l’air de rien, son incroyable Tour de France. Le profil particulièrement âpre ne l’avait pas bridé, malgré l’enchaînement dissuadant des étapes de montagne. 9e à Saint-Pierre-de-Chartreuse, 3e aux Gets, 10e au Collet d’Allevard, 12e à La Toussuire, il s’était maintenu durant toute l’épreuve à un niveau inattendu, s’exprimant en montagne avec les dix meilleurs compétiteurs de ce Dauphiné, parmi lesquels Wiggins, Evans, Vinokourov, Van den Broeck, Brajkovic escomptaient décrocher un beau rôle en juillet. Seul le terrible contre-la-montre de Grenoble, qu’on retrouverait à l’identique au Tour de France, l’avait repoussé à 3’18’’ de son vainqueur Tony Martin. Dixième du classement final et encore porteur du maillot tricolore de champion de France 2010, Voeckler avait manifesté une constance qui, pour n’être pas fondamentalement étonnante, n’en était pas moins inhabituelle sur une course à étapes aussi relevée. Si les profils accidentés, les courses bosselées et les étapes rugueuses favorisaient naturellement ses qualités, il lui avait cependant manqué jusqu’alors l’aptitude à enchaîner les gros cols et surtout à les supporter plusieurs jours de suite en restant égal. C’est pourquoi des courses à étapes de moyenne difficulté comme les Quatre Jours de Dunkerque ou le Circuit de la Sarthe relevaient davantage de son domaine que le Dauphiné. Jusqu’à ce moment où Voeckler avait insinué, dans un état de forme olympique, qu’il n’était pas extravagant de compter sur lui en montagne.