Premier interlude - Où l'on redonne la parole aux sprinteurs

1. Greipel contredit (enfin) Cavendish

Le Tour 2011 a donné l’impression de raréfier les étapes propices aux arrivées massives. Cette illusion était manifestement due à leur éparpillement, puisqu’on pouvait dénombrer pas moins de huit arrivées favorables aux purs sprinteurs sur les dix étapes de plaine recensées, mais il faut concéder que seulement trois se suivaient (Cap Fréhel, Lisieux, Châteauroux) – et les huit arrivées se firent, effectivement, groupées.

 

Les arrivées en côte de la première semaine (Mont des Alouettes et Mûr-de-Bretagne) étaient de nature à parasiter les desseins de Cavendish et consorts, et l’entrée dans le Massif central le huitième jour interdisait les répétitions outrancières de sprints massifs. En outre, le choix de ne pas placer la haute montagne avant la 12ème étape rapprochait trop les Pyrénées et les Alpes pour proposer plus tard une série d’arrivées à plat. Il était donc impératif pour les sprinteurs de bien cibler leurs objectifs, et de faire preuve de patience autant que de persévérance. Les opportunités étaient en nombre suffisant mais dispersé.

 

Redon, Fréhel, Lisieux, Châteauroux, Carmaux, Lavaur, Montpellier et Paris virent donc tour à tour débouler une meute ardente, compacte et déchaînée conduite par quelques molosses dont l’énergie exacerbée était tout entière dirigée vers l’ultime objectif de franchir la ligne avant tous les autres – c’est, rappelons-le, l’unique fondement du sprint qui n’est pas un exercice en soi, mais un moyen d’action, fût-il majestueux.

 

1420 kilomètres au total furent ainsi couverts pour que quelques centimètres à quelques mètres au plus départagent huit fois le vainqueur d’une étape et le reste vaincu de la masse. Soit 41 % de la distance totale du Tour, parcourue à 42,7 km/h. Cela représente 52 % de l’ensemble de l’épreuve si on prend en compte les étapes du Mont des Alouettes et de Mûr-de-Bretagne qui, pour abruptes qu’elles fussent à leur dénouement, n’en furent pas moins relativement rases. Le déroulement de ces étapes est souvent réputé redondant et peu passionnant. C’est un exposé rebattu : les échappées de deux à six coureurs sont tenues en laisse par un peloton que maîtrisent les équipes bien organisées de sprinteurs jusqu’à être anéanties près de l’arrivée ; le franchissement de la ligne donne alors lieu à la lutte suprême mais expéditive que constitue le sprint ; l’analyse usuelle décrit la course comme cadenassée. En l’absence d’écart en général, la grande masse des coureurs est classée dans le même temps.Cette trame dont il faut bien admettre qu’elle est devenue à peu près canonique, et dont la tradition n’est que rarement bafouée ou assouplie, est en effet induite par l’enjeu que représente la possibilité d’une arrivée en grand groupe, que seuls les quelques sprinteurs du peloton sont qualifiés à pouvoir se disputer en raison de leurs aptitudes bien spécifiques : Cavendish, Farrar, Petacchi, Goss, Hushovd, Greipel, Rojas, Feillu, Boonen… Certains seraient donc tentés d’estimer que ces étapes sont superflues, mais il serait mal fondé de croire qu’elles sont sans incidence et sans intérêt. La professionnalisation du cyclisme sur route a certes conduit les coureurs à un niveau supérieur où il est ardu de les départager, a fortiori sur des courses de plaine sans difficulté majeure, mais il n’est pas rebutant d’observer quels moyens chacun met en œuvre pour essayer de se détacher des autres ou pour exploiter ses compétences particulières. Personne ne songe à contester la pertinence des étapes de montagne. La course cycliste est par nature un voyage à bicyclette avant d’être une pure compétition. Par monts, par vaux et par plaines. Du reste, même s’il est moins probant en campagne vendéenne qu’en plein Galibier, l’effort du coureur cycliste est constant et jamais négligeable : aucune étape de 200 km, plate, sinueuse ou crénelée, ajoutée à d’autres, ne peut être considérée comme sans effet. Ce Tour a d’ailleurs encore démontré combien l’étape de plaine requiert d’attention, de concentration et de vigilance.

 

Comme il fallait s’y attendre, Mark Cavendish boulotta les cinq huitièmes des arrivées en question et ne laissa qu’une part à Farrar, Greipel et Boassen Hagen – ce dernier, un peu plus que sprinteur, se permit néanmoins une victoire alpestre de complément.

 

Au moment d’aborder le Massif central, le fulgurant Britannique avait déjà remporté les sprints de Cap Fréhel et de Châteauroux sans vraiment trembler. Absent du sprint à Lisieux, il avait été empêché à Redon par la chute de Dumoulin. Mais dans des circonstances ordinaires, l’opposition réelle à sa pointe de vitesse semblait mince. Résolument, Cavendish était le plus rapide d’’entre tous. La transition avec les Pyrénées remit néanmoins ce postulat en question, car le Cav’ fut contraint de constater que son ancien coéquipier André Greipel était capable de lui opposer une égale célérité. Venu pour la première fois sur le Tour, le robuste sprinteur allemand parti s’affranchir en 2011 chez Omega Pharma-Lotto livra en effet dans le Tarn deux sprints dont l’intensité secoua l’empire de Cavendish. À Carmaux, il s’imposa tout bonnement à lui, éteignant du même coup la rumeur de mésentente selon laquelle Gilbert, trop préoccupé par ses propres intérêts depuis le début du Tour, avait un peu omis de servir les siens. Le lendemain à Lavaur, certes le duel tourna court, redonnant cette fois l’avantage à Cavendish (qui prit le Maillot vert du même coup), mais Greipel, qui se sentit lui-même plafonner pour s’être retrouvé dégagé un souffle trop tôt, n’en sortit pas honteux.

 

Aucun autre que Greipel ne pouvait mieux tomber pour régaler la presse, friande des rivalités que Cavendish et lui avaient entretenues jusqu’à la frustration dans l’équipe HTC-Columbia en 2010. Peu décidé à vivre dans l’ombre de son cadet britannique et à lui sacrifier les courses que ses talents lui permettaient de convoiter aussi, le Gorille - ainsi surnommé pour sa puissance, sa stature et sa quiétude -n’avait pas eu d’autre choix que de fuir l’ostracisme auquel cet antagonisme l’avait astreint, en rejoignant Omega Pharma-Lotto qui lui assurerait un vrai statut. Les deux ex-équipiers ennemis pouvaient désormais s’affronter ouvertement, mais aucun sprint ne les avait encore opposés en première partie de saison.

Voir le chapitre suivant.

Voir le classement de l’étape 10 et de l'étape 11.

Voir le classement général à l’issue de l’étape 11.