Troisième partie - Pyrénées : Où les favoris se neutralisent

Plateau de Beille

4. Les débats encore reportés

Lorsque la 14ème étape fut conclue au Plateau de Beille et que le Tour en fut aux deux tiers, l’insolite situation dans laquelle les favoris s’étaient installés en persistant dans leur statu quo commença de créer une atmosphère étrange et troublante, qui se trouvant consterné, affligé ou désappointé de voir les meilleurs repousser le combat, qui s’exaltant de voir Voeckler tirer le meilleur parti de cet immobilisme, qui s’inquiétant d’attendre encore le sursaut de Contador ou l’assaut décisif d’un Schleck.

 

Car en effet, les meilleurs avaient rejoint le sommet unis et Thomas Voeckler avait conservé son Maillot jaune. L’enchaînement pourtant prometteur du Portet d’Aspet, de la Core, de Latrape, d’Agnes et du Plateau de Beille était resté inexploité et sans influence sur le classement général.

 

À ce degré de la course, il n’était pas impossible que l’attentisme des favoris s’expliquât pour une part par un certain tassement de leurs niveaux respectifs, comme si les rapports de force n’étaient pas assez inégaux pour que l’un d’entre eux se résolût à trancher dans le vif. Si elle lui profitait, Voeckler ne devait évidemment pas qu’à cette seule configuration d’être encore Maillot jaune ; en état de grâce, le Français n’avait jusque-là jamais concouru à un tel niveau, surpris lui-même de jouer l’un des rôles principaux sur la route de Beille.

 

Les favoris naturels ne sortirent donc pas grandis des Pyrénées. Certains d’entre eux avaient cependant des motifs plus valables que d’autres de n’avoir pas réagi. De toute évidence, Contador demeurait dans un état de forme tout juste convenable, qui ne lui permettait pas de prendre d’initiative et qui l’éloignait chaque jour davantage d’un quatrième trophée - rien pour lui n’était encore perdu mais c’était chaque jour un peu moins vrai. On pouvait par conséquent lui trouver des circonstances atténuantes. Evans ne forçait tout simplement pas sa nature mais il était, de tous, le plus légitime dans sa posture d’attente : idéalement placé au classement général, il n’avait qu’à se laisser emmener au gré des montagnes et à porter l’estocade dans le contre-la-montre de Grenoble. Peu enclin aux grandes démonstrations de panache, l’Australien avait de toute façon peu intérêt à se mettre en danger. Le plus grand risque pour lui demeurait un jour de grande défaillance, auquel l’exposait un effort excessif, qu’il lui fût imposé par l’attaque d’un rival ou qu’il en fût lui-même l’incitateur. Le rythme ferme mais pas extrême auquel on avait traversé les Pyrénées lui convenait plutôt bien. Convaincu depuis le départ de pouvoir vaincre Contador, il lui semblait, dès lors que ce principal embarras pouvait paraître écarté, que le danger provenant désormais des Schleck était moindre, en raison de leur incompétence notoire en contre-la-montre. Peu lui importait d’être en jaune au plus tôt, pourvu qu’il le fût à Paris. Cela n’en était pas pour autant une formalité. Les Alpes pouvaient encore lui être fatales, il ne lui fallait pas perdre deux minutes sur les Schleck, ni se laisser surprendre par Contador ou laisser Voeckler créer la sensation.

 

Il serait toutefois un peu injuste de reprocher aux frères Schleck d’avoir été totalement oisifs dans la montée du Plateau de Beille. S’ils péchèrentpar défaut de persévérance, ils manifestèrent néanmoins clairement leurs ambitions. Aussi vit-on Andy Schleck accélérer de nombreuses fois dans la montée finale, poursuivi tantôt par un Voeckler plutôt à l’aise, tantôt par un Contador un peu moins convaincant. Une agitation par saccades qui eut au moins le mérite d’essorer son peloton, déjà réduit à une vingtaine d’hommes au pied de la montée grâce aux efforts de ses équipiers Monfort et Voigt (lequel venait tout juste d’être repris de l’échappée du jour plus tôt que prévu à cause de deux chutes coup sur coup), et dans lequel on retrouvait, à dix km de l’arrivée : les frères Schleck, Voeckler et son acolyte Rolland, Basso, Evans, Contador, Sanchez, Vanendert, Uran, Péraud, Cunego et Danielson.

 

Les à-coups de Schleck n’eurent donc pour effet que d’évincer quelques seconds rôles et quelques gregarii ou d’en empêcher le retour (entre autres, Hernandez et Navarro, au service de Contador, Vande Velde, désormais sacrifié à la cause de Danielson, Zeïts, Taaramaë, De Weert, Zubeldia, Velits, Coppel, Jeannesson, qui achèverait ainsi son intérim au classement du meilleur jeune au profit de Uran, Moncoutié, Roche et Dupont avaient appartenu au groupe de Voeckler dans le premier tiers de la montée, avant d’accomplir les deux derniers tiers d’honnête façon).

 

Vraisemblablement obsédé par la possibilité d’une contre-attaque de la part de Contador, Andy Schleck n’opérait peut-être que dans la demi-mesure, faisant de ses charges des pétards mouillés. De pesantes relâches s’ensuivirent, qui eurentle don d’agacer Basso et dont Jelle Vanendert (Omega Pharma-Lotto) profita, avec raison – condamnant Danielson et Cunego. Éloigné au classement général pour avoir perdu du temps en première semaine (30ème à 12’54), le grimpeur belge était le moins inquiétant du groupe et pouvait viser l’étape sans risquer de trop violente objection, le surlendemain de sa deuxième place à Luz-Ardiden.

 

À 26 ans, l’équipier de Gilbert entra ainsi sans trac dans la cour des grands, déposant Casar, le dernier rescapé de l’échappée du jour, et résistant au retour de Samuel Sanchez, qui reprit encore 27’’ au groupe de Voeckler, parvenu uni au sommet. L’Espagnol était remonta ainsi à la 6ème place du classement général, refaisant dans les Pyrénées un tiers du temps perdu les deux premiers jours sur Evans. Quant à Voeckler, que la guerre de positions avait favorisé, il s’engagea ouvertement sur la voie d’une aventure hors norme. Il rejoindrait les Alpes en jaune, et la question de savoir s’il pouvait viser le podium final devenait de moins en moins loufoque. La grande bagarre, si elle advenait, devait, en principe, le perdre ; mais la tournure que prenait la course embrouillait les raisonnements logiques. Aussi quelques-uns de ses adversaires commencèrent-ils à le mettre sous pression en le déclarant apte à gagner le Tour.