Troisième partie - Pyrénées : Où les favoris se neutralisent

2. La leçon de cyclisme du professeur Hushovd

Maillot jaune pendant sept jours avant de déposer logiquement les armes dans le Massif central, Thor Hushovd n’en était pas pour autant rendu à l’anonymat du peloton. Le vigoureux Norvégien de la Garmin-Cervélo n’avait pas encore exploité toutes les ressources que son état de grâce lui conférait et trouvait encore des moyens honnêtes d’honorer son beau maillot de Champion du monde.

 

Au moment de lâcher ses compagnons d’échappée dans l’Aubisque à une soixantaine de kilomètres de l’arrivée de la 13ème étape Pau-Lourdes qui ne comportait que ce seul col au programme, Hushovd était disposé à frapper non pas un mais deux grands coups. La sensationnelle victoire qu’il obtiendrait à Lourdes, malgré son tempérament de rouleur-sprinteur et bien qu’il fût dépassé dans la montée par Roy (FDJ) et Moncoutié (Cofidis), ne resterait en effet pas sans suite et serait doublée d’un nouveau succès quatre jours plus tard sur un terrain guère plus favorable à sa nature.

 

Avec son point culminant placé à quarante kilomètres de l’arrivée, cette étape était d’avance promise aux baroudeurs, voire aux plus tenaces des sprinteurs, en cas d’arrivée groupée. Rojas spécialement se montra apte à suivre le peloton par-delà l’Aubisque, contrairement à Cavendish, Farrar et Greipel. Mais le sprinteur espagnol de la Movistar, qui ne serait pas récompensé de son abnégation, ne sortirait pas encore du rôle secondaire auquel ses adversaires l’avaient astreint. La faute à l’échappée du jour, où s’étaient mêlés Bak, Boasson Hagen, Fofonov, Goussev, Hushovd, Moncoutié, Petacchi, Pineau, Roy et Tjallingii.

 

D’entre tous ces hommes, s’il ne représentait a priori pas le principal danger, en raison de sa corpulence de bûcheron et de ses préférences plus nettement tournées vers les profils plats ou pavés, il importait néanmoins de ne pas sous-estimer Hushovd, dont l’endurance, la force de caractère et l’excellente forme n’étaient plus à démontrer. Son attaque culottée mais efficace dans l’Aubisque prouvait encore une fois qu’il détenait des jambes exceptionnelles. Toutefois, si la plupart de ses compagnons se découvrit incapable de le réfuter, il trouva en Roy et Moncoutié deux contradicteurs de premier choix, qui revinrent l’un puis l’autre sur lui et le lâchèrent chacun leur tour, croyant peut-être le laisser définitivement derrière eux. Infatigable attaquant, misant davantage sur la réussite d’une échappée au long cours que sur un exploit personnel, Jérémy Roy tenait peut-être là sa meilleure chance de gagner l’étape après laquelle il courait depuis le premier jour, gravissant l’Aubisque avec hardiesse et maîtrise, accomplissant une forme de prouesse en passant premier au sommet après avoir déjà franchi en tête le Tourmalet la veille – ce qui lui permettrait à Lourdes de prendre le Maillot à pois à Samuel Sanchez. Quarante kilomètres de descente et de vallée pouvaient ou non consacrer sa bravoure. Il lui fallait garder Moncoutié à distance – il avait contrecarré son retour dans le col alors que le grimpeur de Cofidis était revenu presque sur ses talons ; il était finalement passé 53’’ avant lui au sommet. À moins qu’au contraire, il ne fallût l’attendre et jouer l’étape à deux. Car Hushovd, bien malin de s’être laissé décrocher sans résister, avait géré son retard en opérant une ascension très sérieuse qui lui laissait les ressources suffisantes pour exécuter une descente impeccable, et pour espérer le retour qui, malgré ses deux minutes de déficit au sommet, s’avèrerait assurément fatal pour Roy. L’hypothèse du retour de Hushovd n’était pas absurde, et elle était à envisager dès avant la descente. Deux conceptions de la course pouvaient dès lors se faire concurrence :

-      Roy devait poursuivre son effort et tenter de rallier l’arrivée seul et victorieux, c’était une stratégie simple, spontanée, dénuée d’arrière-pensée. Mais il prenait le risque réel de voir Hushovd revenir sur lui, étant notoirement inférieur au Norvégien dans l’exercice de la descente. Un tel retour lui garantirait un revers.

-      Roy devait attendre Moncoutié, revenu tout près dans l’ascension de l’Aubisque, et se liguer avec lui pour empêcher le retour de Hushovd. À deux, ils avaient une chance réelle de le tenir à distance. Ils se disputeraient alors la victoire avec un rapport de forces globalement équilibré. Il prenait ainsi le risque calculé de perdre l’étape en se préservant une chance de l’emporter, c’était une stratégie subtile mais périlleuse.

Finalement il se jetait à corps perdu dans la descente, dans le premier choix de stratégie et dans l’espoir de résister à tous les retours possibles, piégeant David Moncoutié dans une position détestable qui lui attirerait moult admonestations. Aussi piètre descendeur que bon grimpeur, Moncoutié ne tarda pas à voir Hushovd fondre sur lui et à se faire une idée, dans sa roue, du scénario imparable dont il serait le réprouvé. Une absence totale de concours de sa part diminuerait certes les chances de retour et de victoire de Hushovd, mais également les siennes propres ; un soutien de sa part favoriserait en revanche leur retour conjoint et lui accorderait une chance de succès, cependant infime face à l’ogre bariolé de Garmin-Cervélo. Seconder son futur bourreau ou ne pas bouger le petit doigt ? La logique des rapports de force, brouillée par la perspective d’une victoire, lui commandait l’insupportable tactique de ne pas épauler Hushovd, mais de rouler un peu quand même. Ses relais, quoique modérément motivés, et interrompus à sept kilomètres de l’arrivée lorsque le retour sur Roy fut devenu inéluctable, furent inévitablement perçus comme uneblâmable contribution à la correction que Hushovd leur infligea conjointement, à Roy et lui-même.

 

De fait, le Champion du monde n’eut pas tellement besoin de Moncoutié pour absorber Roy. Auteur d’une descente exemplaire, il ne dut qu’à lui-même de réduire son retard à 1’25’’ à vingt-cinq kilomètres de l’arrivée, puis à 31’’ dixkilomètres plus loin, imposant ses trajectoires parfaites et sa technique édifiante à son partenaire. Sa poursuite orchestrée à la perfection dès son décrochage consenti dans l’Aubisque fut un modèle du genre. Il n’eut qu’à déposer Moncoutié en profitant d’une coupable inattention, à trois kilomètres de l’arrivée, puis à engloutir Roy dont la déception fut à la mesure de la conviction qui l’avait fugitivement habité, quelque part entre Aubisque et Lourdes, que la fortune allait le couvrir d’un bel habit de gloire.

 

Hushovd privait Moncoutié, revenu à 36 ans sur le Tour pour une dixième participation, d’une possible troisième victoire d’étape, après celle de Figeac en 2004 et celle de Digne en 2005. Vainqueur du Tour Méditerranéen en début de saison, où il avait remporté son étape-reine du Faron pour la troisième fois (après 2003 et 2009) - ce qui le plaçait pour la huitième fois dans les trois premiers au sommet du mont toulonnais dont il était un des meilleurs spécialistes -,Moncoutié détournait depuis quelque temps son affection du Tour au profit de la Vuelta, dont l’atmosphère lui seyait davantage depuis qu’il l’avait découverte avec agrément mais tardivement en 2008. Aussi satisferait-il le plaisir d’y remporter quelques semaines plus tard son étape annuelle et son quatrième grand prix de la montagne consécutif, ayant gagné le Tour de l’Ain au passage grâce à une performance au Grand Colombier.

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Voir le classement de l’étape 13.

Voir le classement général à l’issue de l’étape 13.