Deuxième partie - De la plaine au Massif central : Où le Tour lacère

6. La deuxième fausse retraite de Vinokourov

Au début du vingtième siècle, les sept copains imaginés par Jules Romains, armés de bicyclettes et d’un esprit farceur, avaient choisi Issoire et Ambert pour assouvir leur soif de canular. Désignées pour subir les mystifications de ces drôles de potaches à vélo, les populations respectives de ces deux sous-préfectures du Puy-de-Dôme devaient leur infortune à ce que leurs aimables communes avaient lorgné les copains d’un mauvais œil sur une carte de France.

 

Au départ d’Issoire, le peloton n’avait guère l’âme facétieuse devant le profil d’une étape qui, pour n’être pas la plus difficile, ne devait pour autant pas être prise à la légère. Il n’y eut pas de gentil canular, l’étape tourna plutôt à la farce de mauvais goût. Projetés dans le décor d’un coup de volant aussi sec que calamiteux, Flecha et Hoogerland vécurent l’enfer alors qu’ils avaient entrevu la possibilité d’une victoire. Quelques instants plus tôt, c’est une remarquable glissade qui avait éparpillé les coureurs du peloton dans un virage de la descente du Pas de Peyrol, le plus haut col routier du Massif central. Van den Broeck, Zabriskie, Willems et Vinokourov avaient terminé là leur Tour.

 

Le dernier nommé prétendait terminersa carrière de surcroît. À presque 38 ans, le Kazakh déposait sur l’accotement les espoirs d’un dernier exploit. Il avait en effet annoncé que le Tour 2011 serait son dernier et déclarerait une semaine après sa chute qu’il prenait sa retraite. Avant de se dédire. Et ce n’était pas la première fois. Ce deuxième retour le conduirait jusqu’au titre olympique en 2012.

 

Peu de coureurs des années 2000 ont représenté autant que Vinokourov la garantie d’un coup d’éclat ou d’une farouche réfutation de l’oppression. Inapte à la résignation, fût-il inférieur au meilleur, il a maintes fois exprimé sa bravoure et sa détermination en forçant le sort des courses. Pour avoir été le lieu de plusieurs de ses démonstrations d’impétuosité, le Tour de France l’a fait connaître des profanes et a construit une part de sa popularité au fil de la décennie, mais l’a conspué aussi.

 

Conscient de la suprématie d’Armstrong en son temps, le Kazakh ne s’est néanmoins jamais laissé impressionner, et a réuni bien davantage qu’Ullrich toutes les forces vives de son être pour oser une contestation qui, pour vaine qu’elle fût, le conduisit à une troisième place inattendue sur le Tour 2003 – une saison épatante où il cumula Paris-Nice (deuxième victoire consécutive), Amstel Gold Race et Tour de Suisse. Deux ans plus tard, revenu sur le Tour après une blessure en 2004, il érigea l’audace en devise, et traquant la victoire sur tous les terrains, renouvela le spectacle presque chaque jour, frondeur jusque dans le final des étapes de plaine, comme à Nancy en première semaine où il échouade peu, ou sur les Champs-élysées où il réalisale rare exploit de contrarier les sprinteurs et de l’emporter sur un ultime coup de fougue – friponnant au passage la cinquième place du classement final à Leipheimer – et revanchard à Briançon, où il effaça dans un sursaut d’orgueil sa déconvenue de la veille à Courchevel. Ce fut, à 32 ans, l’apogée de sa popularité.

 

Révélé en 1998 comme stagiaire dans l’équipe Casino, qui brillait alors de mille feux, il avait rejoint la Deutsche Telekom en 2000, à une époque où il n’était pas encore imaginable que Jan Ullrich – écrasant vainqueur en 1997 - ne gagnerait jamais plus le Tour de France. Curieusement, ce n’est qu’en 2006 que Vinokourov cessa d’œuvrer pour l’Allemand, exception faite de l’année 2003 où Ullrich courut le Tour sous les couleurs célestes et renées de la Bianchi. Ce choix raisonnable ne lui otala muselière que très tardivement, lui qui s’était élevé d’un rang et pouvait légitimement aspirer à un rôle de leader unique. Les ambitions entrelacées de Klöden, Ullrich et lui-même (ils cumulèrent10 podiums du Tour à eux trois entre 1996 et 2006) ne pouvaient que produire frustration et contrariété, à moins de manquer d’appétit, comme Klöden en fut longtemps soupçonné. À chacun le temps était compté, l’âge avançant. Quand Armstrong choisissait savamment des équipiers de haute qualité dont il s’assurait que les ardeurs seraient exclusivement dirigées vers son propre service en juillet, la Telekom, devenue T-Mobile, lui proposait le meilleur de sa concurrence réunie et entravée sous un même maillot. C’est donc sous ce joug consenti que Vinokourov illuminale Tour 2005 de sa combativité, ceint d’un splendide maillot turquoise de Champion du Kazakhstan qui préfigurait l’entrée troublée de la future équipe Astana sur la scène internationale. Il fallait en finir avec ces images burlesques d’un Ullrich sabordant parfois les audaces kazakhes de son propre équipier en revenant sur lui flanqué d’Armstrong et Basso.

 

Pourtant, son alliance en 2006 avec Manolo Saiz, le directeur sportif génial et sulfureux de la ONCE, devenue Liberty-Seguros, le privadu premier Tour post-Armstrong, la faute à l’infernale affaire Puerto. Atterré par l’arrestation de Saiz et par l’implication supposée de nombreux coureurs dans le sordide réseau de dopage sanguin du docteur Fuentes, le sponsor se retira immédiatement de la scène sportive. Hardi, officiellement non compromis et bien résolu à disputer le Tour, Vinokourov réussit toutefois à faire monter une équipe en hâte avec le concours d’entreprises kazakhes, baptisée Astana, du nom de la capitale. Audacieuse mais vaine détermination : d’abord priée de ne pas concourir, Astana obtint l’annulation de cette mise à l’écart du fait de l’absence d’éléments tangibles – la liste noire des coureurs impliqués n’ayant été divulguée que par la presse. Or l’officialisation de la liste par la justice espagnole la veille du grand départ décimala sélection d’Astana : cinq équipiers de Vinokourov recevant l’estampille des indésirables, la formation fut contrainte au forfait en vertu d’un règlement qui interdisait à une équipe de moins de six compétiteurs de concourir. Ironiquement, tous les coureurs qui pensaient s’engouffrer dans la brèche ouverte par le départ d’Armstrong passèrent à la trappe : Ullrich, Basso, Mancebo, Vino. Il tint sa revanche en remportant le Tour d’Espagne 2006, son seul Grand Tour, en harcelant Valverde jusqu’à l’usure avec l’aide de son équipier Kachechkine, mais l’atmosphère de suspicion gâcha sa consécration. La popularité fitplace à la défiance.

 

Quand le Tour 2007 le mit à la porte après deux prestigieuses victoires d’étapes au chrono d’Albi et au Louron, pour cause de transfusion homologue (par donneur compatible), Vinokourov n’avait déjà plus aucune chance de podium, alors qu’il était presque l’unique favori au départ de la course - Contador n’était pas encore pressenti. Si sa méforme des Alpes avait considérablement amoindri ses chances, sa déroute au Plateau de Beille (où il était arrivé une demi-heure après Contador et Rasmussen) l’avaitévacué du haut du classement général juste après son spectaculaire contre-la-montre, et juste avant son sursaut d’orgueil du Louron. Les deux victoires lui seraient débitées. Toute l’équipe Astana le suivit après la 15ème étape, bagages sous le bras, décrochant Kachetchkine de sa 8ème place du classement général et Klöden de sa 5ème, ne soupçonnant pas encore que le Tour 2008 lui serait de nouveau refusé, pour atteinte à l’image de l’épreuve.

 

La sanction de la contre-expertise, positive en dépit des dénégations prévisibles de l’intéressé, ne résolut pas l’aberrant mystère d’une telle transfusion, que rien ne sait masquer et donc parfaitement décelable. Vinokourov contourna avec fierté la suspension d’un an que lui infligeala fédération de son pays, en prenant sa retraite cycliste. Suspension jugée trop clémente par l’UCI et subséquemment portée à deux ans en 2009 par le Tribunal Arbitral du Sport devant l’alerte du retour qu’il annonça, à 35 ans. Malgré son âge, le Russe du Kazakhstan effectivement revenu sur la scène internationale exprimatoujours autant de vivacité et convainquitles observateurs de sa forme entièrement retrouvée au gré de ses apparitions, si bien que son ardeur l’emmenavers un deuxième succès dans Liège-Bastogne-Liège (2010, après 2005), celle des classiques dont le parcours est le mieux dessiné pour lui. Le Giro, pour sa première et unique participation, l’acceptaaussitôt comme un prétendant, et il y joualogiquement les premiers rôles avec Evans et Basso, affirma ses ambitions dans la spectaculaire étape des routes blanches - des pistes non asphaltées que le Tour d’Italie inscrit au menu avec gourmandise - avant de connaître une troisième semaine pénible qui l’autorisanéanmoins à terminer 6ème du classement général.

 

Il courut le Tour 2010 au service de Contador, chez Astana, et fit preuve d’une loyauté sans faille, jusque dans son ahurissante défaite de Mende, où il vit son propre leader flanqué de Joaquin Rodriguez fondre sur lui au sommet de la Croix-Neuve. Sans rancune, il n’eut qu’à remporter l’étape du lendemain, à Revel.