Deuxième partie - De la plaine au Massif central : Où le Tour lacère

4. Hushovd prolonge à Super-Besse

Chaque année, il faut plusieurs jours aux coureurs pour s’acclimater à la pression du Tour. Le peloton avait été en proie à une extrême fébrilité durant la première huitaine, qui avait usé précocement les équipes et les avait parfois poussées à la faute. Les chutes fréquentes de début de Tour, certes habituelles, en sont à la fois une cause et un effet. Les équipes de sprinteurs, et plus particulièrement les puissantes armadas comme celles que Cipollini formait autour de lui dans les années 1990, s’échinent en effet à éreinter le peloton en imposant un rythme effréné, destiné à anéantir les échappées compromettantes, à user les adversaires, à escorter leur poulain, et accessoirement à ébrécher le moral des contradicteurs en leur en mettant plein la vue. Ces rythmes infernaux ne sont pas de nature à apaiser les esprits et bien logiquement les premiers dérapages ne tardent pas. Aussi les favoris pour le classement général, qui ne redoutent rien tant que ces premières chutes, cassures et bordures, cherchent-il eux aussi à se garantir un espace à l’avant du peloton, où il n’y a évidemment pas de place pour tout le monde. En l’occurrence, le profil des premières étapes avait légitimement accru leur inquiétude, avec des arrivées en côte inhabituelles au Mont des Alouettes et à Mûr-de-Bretagne, où une poignée de secondes est vite perdue à cause d’une mauvais placement ou d’une distraction. Aux motifs de nervosité s’ajoutent la querelle des sprints intermédiaires, dont les dotations avaient été en l’occurrence grassement amplifiées, et la chasse aux points de la montagne qui permettent à de rares bienheureux un jour de gloire dans un maillot distinctif.

 

Aussi observa-t-on un peloton déjà usé, écorché et à la limite du surmenage, pénétrer dans le Massif central, avec à son commandement un Thor Hushovd qui, pour avoir étonnamment résisté au coup de collier d’Evans et Contador à Mûr-de-Bretagne, s’était octroyé quatre jours supplémentaires en jaune à travers la Bretagne, la Normandie, les Pays de la Loire et le Centre, grâce à une minuscule seconde d’avance. Mais ce n’était pas encore sa plus belle démonstration de ténacité puisqu’il allait préserver cette seconde contre toute attente à Super-Besse, alors que le col de la Croix Saint-Robert suivi de près par une arrivée à 1275 mètres et à 7,6 % de pente étaient supposés provoquer sa perte. Or le Champion du monde se maintiendrait avec opiniâtreté mais sérénité parmi les 23 coureurs les plus forts de ce sprint en côte, s’accordant un cinquième maillot jaune de supplément, pour un total de sept contre les deux qu’on lui prédisait après le chrono des Essarts. Au-delà de Super-Besse en revanche, Hushovd qui se prenait à y croire, savait néanmoins que s’entêter risquerait de devenir déraisonnable. Cette fois, il aurait raison de profiter de ses dernières heures en jaune et de réserver sa verdeur pour la grande montagne où il réaliserait l’exploit de remporter une étape chaque fois qu’il participerait à une échappée, à Lourdes et à Gap.

 

Cette première arrivée en altitude, sous la pluie de Super-Besse, fut du reste la première récompense aux audacieux d’une part, puisqu’elle fut le théâtre de la victoire du Portugais Rui Costa (Movistar), et d’autre part une troisième opportunité pour les favoris du classement général de montrer les muscles, dans une manière de rabâchage des arrivées au Mont des Alouettes et de Mûr-de-Bretagne. À ceci près que ni Contador ni Andy Schleck ne perdirent cette fois la moindre seconde, en dépit d’une puissante réplique finale d’Evans aux multiples assauts de Contador et Gilbert et à l’accélération de Cunego, Devenyns et Velits. L’Australien confirmait sa grande fraîcheur sur un terrain encore favorable à ses qualités, mais s’il savait au moment de hâter son sprint qu’il ne concourrait plus pour la victoire d’étape, il tomba néanmoins sur un os : le Maillot jaune qu’on s’empressait de lui faire enfiler quelques hectomètres avant la ligne d’arrivée lui glissa des épaules puisque ce diable de Hushovd, auquel on ne prêtait plus guère attention, se classa 16ème dans le même temps que lui. Robert Gesink et Ryder Hesjedal, déjà en délicate position dans la Croix Saint-Robert, ne connurent quant à eux pas la même réussite que le robuste Norvégien et lâchèrent environ une minute et demie, laissant présager l’un et l’autre que le podium de ce Tour leur serait réfractaire. Pour la quatrième fois depuis le Mont des Alouettes, Evans manquait de justesse un Maillot jaune qu’ils’épargnait ainsi la responsabilité de défendre. Son sprint final le plaçait 3ème sur la ligne, quelques longueurs derrière l’inlassable Philippe Gilbert, frétillant depuis la flamme rouge et fulgurant aux cinq cents mètres, qui échouait lui-même à une pincée de secondes de Costa, dont les huit compagnons d’échappée éparpillés depuis la Croix Saint-Robert avaient été absorbés les uns après les autres jusqu’au dernier kilomètre. Vinokourov avait vainement proposé une alternative par une puissante contre-attaque lancée depuis la Croix Saint-Robert et qui avait laissé entrevoir un retour gagnant sur Costa. Mais tout le panache du vétéran kazakh ne suffit pas à adoucir les derniers hectomètres vers Super-Besse et il perdit le jeu sans déshonneur contre Costa devant et Gilbert derrière, sans se douter qu’il venait probablement de manquer sa dernière occasion d’ajouter une étape à son palmarès et de porter son premier Maillot jaune : le désastre du lendemain ne l’épargnerait pas.

 

Quoiqu’elle ne se fît qu’à moyenne altitude, et au sommet d’une côte brève, cette arrivée à Super-Besse fut un premier augure de la course des grands jours à venir. La sélection opérée révélait en effet que les dix premiers hommes amenés à composer le classement général final, à l’exception de Voeckler, avaient fait corps jusqu’à la ligne, et que les dix suivants, Voeckler en prime, ne l’avaient franchie que deux poignées de secondes plus tard par la faute de trois micro-cassures, sauf Hesjedal, Vanendert – plus loin derrière – et Vande Velde, classé devant dans le groupe d’Evans.

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Voir le classement de l’étape 8.

Voir le classement général à l’issue de l’étape 8.