Deuxième partie - De la plaine au Massif central : Où le Tour lacère

3. Le cas Contador

On a vu que Contador dominait la scène des Grands Tours depuis 2007, si bien qu’il était naturellement perçu comme le meilleur postulant au départ du Tour 2011. Auteur déjà d’un doublé Giro-Vuelta en 2008, ce que seuls Merckx et Battaglin avaient fait avant lui (respectivement en 1973 et 1981), il visait cette fois le doublé Giro-Tour, réputé extrêmement compliqué, plus vu depuis Indurain (1992 et 1993) et Pantani (1998).

 

Il avait obtenu sur le récent Tour d’Italie la plus nette et la plus indiscutable de ses victoires en Grand Tour, établissant ses plus grands écarts : Scarponi était à 6’10’’ et Nibali à 6’56’’. Car pour être le meilleur coureur de Grands Tours de sa génération, Contador n’avait pas pour autant l’habitude d’anéantir la concurrence. La tâche ne fut jamais aisée, et trois des six Grands Tours acquis entre 2007 et 2011 furent gagnés avec moins de cinquante secondes de marge.

 

Rappelons toutefois qu’une inextricable procédure rendait très précaire cette implacable victoire, ainsi que toutes les victoires acquises depuis presque un an et les victoires éventuellement à venir : un contrôle positif au clembutérol effectué pendant le Tour de France 2010, qu’il avait remporté au détriment d’Andy Schleck (pour 39’’), continuait d’agiter le milieu du vélo et d’alimenter la polémique. Surtout, on en était encore à attendre le dénouement.

 

Le caractère infinitésimal de la dose décelée, l’argumentation de l’accusé et les hypothèses avancées de toutes parts n’en finissaient pas de créer le débat. Soupçonné de s’être administré du clembutérol en cure dans une période précédant le Tour 2010 en vue de perdre de la masse graisseuse, puis de s’être plus tard prélevé du sang, soit en vue d’une réinjection à des fins de dopage soit pour rééquilibrer les paramètres de son passeport biologique, et enfin de s’être réinjecté ce sang au cours du Tour de France, en ne prenant pas garde qu’il y subsistait des résidus de sa cure de clembutérol, Contador se défendait en revanche de toute malhonnêteté et invoquait une contamination alimentaire. L’affaire des steaks contaminés était née.

 

L’accusation d’autotransfusion se fondait d’une part sur l’impossibilité et l’inutilité de s’administrer une si faible dose de clembutérol en fin de Tour et d’autre part sur la présence dans les échantillons de résidus plastiques, que pouvait facilement expliquer l’usage de poches de transfusion. Contador s’appuyait lui aussi sur la faible concentration du produit, immensément inférieure aux doses habituellement décelables par les laboratoires antidopage, pour plaider l’ingestion involontaire.

 

La bonne foi de Contador était sérieusement remise en cause mais l’affaire méritait de solides investigations scientifiques. Et s’était embourbée. Suspendu à titre provisoire en septembre 2010, Contador avait vu l’accusation ne se confirmer qu’en janvier 2011 par une suspension d’un an prononcée par la fédération espagnole de cyclisme, la même qui avait changé de cap en le blanchissant vingt jours plus tard suite son appel.

 

Avait suivi une interminable procédure, de reports en reports, destinée à répondre à l’appel déposé par l’Union Cycliste Internationale et par l’Agence Mondiale Antidopage auprès du Tribunal Arbitral Sportif. Procédure pendant laquelle l’intéressé, toujours officiellement blanchi, était logiquement autorisé à courir, se sachant sous la menace d’une suspension qui serait probablement rétroactive, de sorte que tous les classements qu’il obtenait demeureraient virtuels jusqu’au terme de l’action. Ses adversaires connaissaient bien ce risque qui planait, comme une épée de Damoclès pendue au-dessus de la tête de Contador, et savaient qu’une deuxième place acquise derrière lui pouvait prochainement valoir une victoire. Michele Scarponi avait bien perçu qu’en contestant la deuxième place du Tour d’Italie 2011 à Vincenzo Nibali, il se ménageait une chance de victoire sur tapis vert.

 

Contador ne serait entendu qu’en novembre 2011 et le verdict seulement prononcé le 6 février 2012, soit un an et demi après son contrôle positif.

 

La suspension de deux ans, prononcée par le T.A.S. serait cette fois ferme et définitive, mais effectivement rétroactive, et courrait ainsi jusqu’au 6 août 2012. En conséquence, tous les résultats obtenus depuis le Tour de France 2010 disparaîtraient du palmarès de l’Espagnol.

 

Il serait ainsi très tardivement disqualifié du Tour de France 2010 au profit d’Andy Schleck, quatre ans après Floyd Landis et cent six ans après Maurice Garin[1].

 

Au titre de l’année 2011, Contador se verrait retirer ses victoires acquises au Tour de Murcie, au Tour de Catalogne et au Tour d’Italie, lequel serait attribué à Scarponi.

 

Enfin, tous les classements obtenus au cours de ce Tour de France 2011 seraient également annulés.



[1] Landis avait été disqualifié du Tour 2006 au profit d’Oscar Pereiro pour un contrôle positif à la testostérone. On avait également soupçonné une autotransfusion. Quant à lui, Maurice Garin avait été disqualifié du Tour 1904 pour infractions aux règlements de l’épreuve, et notamment pour avoir reçu des aides irrégulières. Mais l’histoire a oublié cet événement et retient de Garin qu’il a gagné le premier Tour de l’histoire, en 1903.