Première partie - Par monts et par sprints : Où Hushovd fait diversion

5. Evans, très sobrement punch

Comme nous l’avons déjà signalé, entre le sprint de Redon (Farrar) et les trois sprints successifs du Cap Fréhel (Cavendish), Lisieux (Boasson Hagen) et Châteauroux (Cavendish), Mûr-de-Bretagne fit en revanche obstacle aux sprinteurs, le quatrième jour, en dressant une pente revêche où se tenait l’arrivée ; on ne se souvenait d’ailleurs pas, dans l’histoire récente, que le Tour eût proposé pareille arrivée en côte en pleine première semaine.

 

Ce fut le lieu où Cadel Evans remporta pour la première fois une étape du Tour de France – l’histoire écrit qu’il avait gagné le contre-la-montre d’Albi en 2007, mais c’est Vinokourov, disqualifié plus tard[1], qui avait reçu les honneurs pour avoir accompli le meilleur temps ce jour-là.

 

Comme à son habitude, Evans eut le triomphe sobre. Peu démonstratif, c’est un garçon qui vainc sans fard. Qui ne crie pas, n’exulte pas devant les caméras, ni ne déballe ses joies. On l’avait vu devenir Champion du monde à Mendrisio en 2009 en toute retenue, adressant au public un salut d’honneur plutôt discret, d’une main, presque humble. On l’eût presque cru accablé si on ne l’avait pas su vainqueur. Il venait tout de même de donner un sérieux coup de canif à la réputation d’attentiste qui lui collait à la peau comme un incommodant sparadrap. C’est qu’il avait longtemps symbolisé le champion exclusivement défensif, tapi dans l’ombre de ses adversaires, régulier mais cantonné aux places d’honneur. Cette image s’était imposée aux esprits surtout à cause de l’apparente passivité qui avait fait de lui un dauphin du Tour à deux reprises.

 

Le public n’affectionne pas beaucoup ces coureurs qu’on traite de suceurs de roue, et qui émergent au classement général d’une course à étapes sans se faire remarquer. Evans avait longtemps suscité des sentiments contradictoires. Devant les caméras, son caractère plutôt accommodant, son style doux, son ton bienveillant lui attiraient la sympathie, quand sur la route, ses façons apparentes de suiveur morne et besogneux lui donnaient mauvaise presse.

 

Sa victoire inattendue au Championnat du monde de Mendrisio, après un Tour de France raté (30ème), avait agité les idées reçues, mais c’est toujours à l’aune de ces préjugés qu’on avait estimé un peu facilement que ce succès l’avait dès lors décomplexé, comme si une mutation avait été nécessaire pour qu’Evans inclinât d’un coup pour l’offensive. On avait cru s’apercevoir qu’il s’animait désormais d’un esprit d’initiative nouveau, qu’il mettait plus de hargne à l’effort et davantage de cœur à l’ouvrage. Sa victoire à la Flèche Wallonne en 2010, Maillot arc-en-ciel sur le dos, avait comme révélé le caractère jusque-là secret d’un puncheur. Indiscutablement il avait gagné de l’aplomb, mais on lui prêtait aussi une meilleure attention. D’autres belles victoires avaient suivi, notamment une étape formidable et dantesque du Giro 2010 à Montalcino, au cours de laquelle le jeune champion de VTT qu’il avait été dans une première carrière avait pu faire jouer son expertise sur les strade bianche[2], ces sentes âpres et poussiéreuses, rendues boueuses par une pluie glaçante. Il avait commencé ce Tour d’Italie tambour battant, avant d’accuser le coup en fin de parcours, fatigué, finalement 5ème du classement général.

 

Juillet 2010, néanmoins, avait écorché davantage le rêve qu’il faisait de remporter enfin un Grand Tour, et surtout le Tour de France ; à peine avait-il pris le Maillot jaune à Morzine - après avoir été l’un des grands protagonistes de l’étape infernale d’Arenberg , semée de pavés[3] - qu’il s’était écroulé le lendemain, dans le col de la Madeleine. Il n’avait pas évoqué publiquement la sérieuse blessure au coude qu’il s’était faite la veille avant de prendre la tête du classement général. En pleurs à Saint-Jean-de-Maurienne, où il était arrivé huit minutes après les premiers favoris, entouré de ses équipiers, Evans avait sombré dans une calamiteuse désillusion. Il avait terminé le Tour en anonyme (26ème), se classant 166ème du contre-la-montre Bordeaux-Pauillac à 10’57’’ de Cancellara ![4]

 

Ces deux échecs successifs dans le Tour de France avaient considérablement diminué sa crédibilité auprès des pronostiqueurs. Certes revenu fort au printemps 2011, vainqueur de Tirreno-Adriatico et du Tour de Romandie, 2ème du Dauphiné derrière Wiggins, mais néanmoins vieillissant, Evans faisait désormais figure d’éternel outsider plutôt que de favori - une victoire au Tour n’était plus très clairement envisagée.

 

Aussi sa victoire à Mûr-de-Bretagne ne fut-elle pas perçue comme un augure. C’est même Alberto Contador qui leva les bras pour lui, convaincu de lui avoir soufflé la victoire sur le fil. Mais Evans s’était bien conservé un mince avantage dans un dernier coup de rein, au terme d’un long et difficile sprint en côte, au cours duquel dix coureurs s’étaient légèrement isolés. Evans avait gardé près de lui : Contador, Vinokourov, Uran, Gilbert, Fränk Schleck, Samuel Sanchez, Van den Broeck, Klöden et surtout Hushovd, incroyable 7ème de l’étape. Une cassure avait ainsi rejeté Wiggins et Basso à six secondes, Andy Schleck et de nombreux autres outsiders à huit secondes. L’écart était mince mais suffisant pour faire spéculer sur la solidité d’Andy Schleck, dont on se demandait soudain (et avec exagération) si on ne l’avait pas jusque-là surestimé, et si son aîné Fränk ne lui était pas supérieur.

 

Quant à lui, Hushovd s’était donc maintenu dans le groupe d’Evans. Cette arrivée abrupte dans les Côtes d’Armor, le surlendemain du contre-la-montre par équipes des Essarts, constituait pourtant, a priori, un obstacle substantiel à ses prétentions de pérennité. On l’avait cru parti en jaune pour deux jours, c’était désormais probablement bon pour six jours, jusqu’à Super-Besse. On verrait pourtant que là encore, il ne serait pas prêt à lâcher aussi facilement le morceau.



[1] Après un contrôle positif aux transfusions homologues (fondées sur le don de sang d’un donneur compatible).

[2] Les « routes blanches », en italien.

[3] Un groupe de sept coureurs, parmi lesquels Evans et Andy Schleck, y avait nettement distancé le reste des favoris.

[4] Sur 170 coureurs…