Première partie - Par monts et par sprints : Où Hushovd fait diversion

3. La petite routine des baroudeurs

En récupérant ainsi le Maillot jaune[1], en s’obstinant surtout à le conserver sept jours durant, et cela malgré les arrivées en côte à Mûr-de-Bretagne (4ème étape) et à Super-Besse (8ème étape), Hushovd exemptait Evans d’une gestion trop accablante de la course. L’Australien avait manqué le Maillot d’une seconde, et en quelque sorte, c’était bien mieux ainsi. Il s’évitait la pression sportive et médiatique qu’une prise de pouvoir trop précoce lui aurait fait subir avec d’autant plus d’âpreté et d’intensité que les observateurs du cyclisme en général ne croyaient que modérément à sa capacité à tenir le choc des trois semaines sans défaillir au moins une fois. Toute l’attention des journalistes concentrée sur les humeurs de Contador, les attitudes de Schleck et sur l’empire de Hushovd servait au mieux ses intérêts en ne s’attardant guère sur lui. Aussi trouvait-on dans le chrono des Essarts la première circonstance de course ayant indirectement contribué à entretenir une relative incuriosité des suiveurs à l’égard d’Evans, en dépit des signes manifestes de sa très grande forme ; la dantesque étape de Saint-Flour (9ème étape), au cours de laquelle Voeckler prendrait le Maillot jaune, le dispenserait pareillement de se mettre sous le feu des projecteurs. Entre-temps, sa victoire à Mûr-de-Bretagne interviendrait presque comme un succès de prestige ne prêtant pas à conséquence.

Arrivée incomplète de la Saxo Bank aux Essarts.
Arrivée incomplète de la Saxo Bank aux Essarts.

Du coup, c’est Andy Schleck qui s’attirait malgré lui les faveurs médiatiques, essentiellement parce que la Saxo Bank-Sungard de Contador n’avait accompli qu’une passable prestation dans le chrono des Essarts. Une crainte légitime avait laissé pressentir que l’Espagnol n’aurait à compter que sur lui-même. Guère à l’aise, ses équipiers n’avaient en effet pas contredit les présages et c’est une Saxo Bank amputée de plusieurs de ses membres qui avait rallié l’arrivée. L’affaire n’avait cependant pas tourné à la catastrophe : avec le 8ème temps pour son équipe (à 28’’ de Garmin-Cervélo), Contador n’avait agrandi son désavantage que de 24’’ sur Andy Schleck, sur Evans ou sur Wiggins. Mais c’est bien son écart sur Schleck qui demeurait, pour beaucoup, le calibre à partir duquel devaient être appréciés les enjeux de la course à venir. Avec la survenue tardive des Pyrénées (12ème étape), dix jours passeraient en principe avant que la situation n’évolue entre les principaux favoris.

 

En attendant, la route était ouverte aux baroudeurs et aux sprinteurs.

Mais les baroudeurs confirmèrent leur statut d’éternels déçus de la première semaine, jamais récompensés de leur audace, toujours dévorés par la puissance implacable et collective mise au service des sprinteurs, afin que ces derniers n’aient plus qu’à déployer en quelques secondes leur fantastique et ultime force de frappe.

 

Les sprinteurs voyaient Redon, Cap Fréhel, Lisieux et Châteauroux comme de bonnes et rares occasions d’enjoliver leur palmarès et de rassembler des points au titre du Maillot vert avant de pénétrer dans le Massif central.

 

C’est qu’à cet égard les organisateurs du Tour avaient apporté des modifications importantes au Classement par points en révisant les barèmes. Le changement principal affectait les sprints intermédiaires, pour lesquels les dotations en points étaient d’une part considérablement revalorisées (20 points pour le premier) - de sorte qu’elles étaient strictement équivalentes à celles d’une étape de haute montagne et à celles du contre-la-montre de Grenoble - et d’autre part étirées jusqu’au quinzième coureur[2]. Le barème des étapes de plaine (45 points pour le vainqueur) et des étapes accidentées (30 points) avait été gonflé pour les premiers mais compacté de manière à ne rétribuer que quinze coureurs également[3]. Du reste, un seul sprint intermédiaire avait été programmé sur chaque étape en ligne, contre deux à trois sprints par étape jusqu’en 2010. Il résultait de ces remaniements:

-      que les petits groupes d’échappés pouvaient désormais ne constituer qu’une gêne apparemment réduite pour les prétendants au Maillot vert, puisque des points étaient à prendre jusqu’à la quinzième place des sprints intermédiaires,

-     mais que les victoires en plaine étaient plus chères, et au demeurant toujours aussi appétissantes.

L’intérêt des sprints intermédiaires en était notamment décuplé mais en définitive, le sort des échappés demeurait inchangé : il convenait de les contrôler à distance, puis de se rapprocher en leur ménageant un espoir, et enfin de les liquider. C’est ainsi que jour après jour, des groupes de quatre à cinq coureurs firent honneur à leurs sponsors en se donnant des relais sur la longueur de l’après-midi avant d’être atomisés ; quelques baroudeurs en forme tentèrent leur chance plusieurs jours, comme Jérémy Roy (FDJ), Johnny Hoogerland (Vacansoleil-DCM), José Ivan Gutierrez (Movistar) ou Mickaël Delage (FDJ). Roy deviendrait à ce titre l’une des figures emblématiques de ce mois de juillet en cumulant les kilomètres d’échappée, et en se faisant désigner à la fin comme super-combatif du Tour 2011. Quant à lui, Hoogerland courait après les points du Grand Prix de la montagne, sans se douter qu’il trouverait malgré lui l’occasion de manifester sa combativité au centuple après une épouvantable cabriole qui l’enverrait dans les barbelés au cours de la 9ème étape.

 

Tout juste évoqué ci-dessus, le Grand Prix de la montagne avait lui aussi subi quelques modifications. Les dotations avaient dans leur grand ensemble été revues à la baisse, le nombre de coureurs rétribués avait été réduit et en particulier, un seul point était à prendre dans les côtes de 4ème catégorie. En outre, les organisateurs avaient décidé d’en finir avec le doublement des points au sommet du dernier grand col (hors catégorie, 1ère et 2ème catégories) de chaque étape : on ne doublerait désormais plus les points qu’au sommet des cols hors catégorie lorsque l’arrivée s’y jugerait. L’objectif était clairement de compacter les classements et d’éviter les trop grands écarts propres à étouffer tout suspense.



[1] Hushovd avait déjà porté le Maillot jaune en 2004 et en 2006.

[2] Seuls les trois premiers coureurs recevaient auparavant des points (respectivement 6, 4 et 2 points).

[3] Respectivement 25 et 20 coureurs étaient auparavant récompensés.